Dossier d’aire d’étude IA59005044 | Réalisé par
Ramette Jean-Marc (Rédacteur)
Ramette Jean-Marc

Chercheur de l'Inventaire général du Patrimoine culturel, Région Hauts-de-France.

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Laget Pierre-Louis (Contributeur)
Laget Pierre-Louis

Né en 1950 en Algérie. Titulaire d’un doctorat en médecine - thèse soutenue en 1995 : « Histoire et architecture des amphithéâtres d’anatomie et des salles de dissection à Paris sous l’Ancien Régime » -, d’un certificat de médecine tropicale-santé dans le monde, d’une licence de langue et civilisation arabe, enfin d’un D.E.A. d’histoire de l’art soutenu en 1999 : « Histoire des locaux destinés à l’enseignement de l’anatomie dans les institutions parisiennes : de la création de l’École de santé de Paris à la construction du premier institut d’anatomie (1794-1832) ».

Après sa réussite au concours de conservateur du patrimoine en juin 1985, Pierre-Louis Laget a occupé de 1985 à 2017 un poste de chercheur dans le service de l’Inventaire de la Région Nord-Pas-de-Calais (puis Hauts-de-France).

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  • enquête thématique régionale, Les ouvrages fortifiés de la Première Guerre mondiale
Les ouvrages fortifiés de la première guerre mondiale : le Champ de bataille des Weppes - dossier de présentation
Auteur
Copyright
  • (c) Région Hauts-de-France - Inventaire général

Dossier non géolocalisé

  • Aires d'études
    Métropole européenne de Lille, Communauté d'agglomération de Béthune-Bruay, Artois-Lys Romane, Communauté de communes Flandre Lys, Communauté de communes Pévèle-Carembault

Le champ de bataille des Weppes

La zone d’occupation de la 6e armée, restée quasi inchangée jusque la fin de la guerre et couvrant les communes d’Aubers et de Fromelles, théâtres d’âpres et meurtrières batailles en 1915 et 1916 et dont les vestiges, avec ceux d’Illies, sont notoirement connus des amateurs de fortifications, s'est vite imposée comme limite de l'étude. Par cet ancrage géographique commandé par la guerre de position, le pays des Weppes s'est révélé, au travers de ses nombreux et riches vestiges, comme un véritable laboratoire d’une ingénierie de guerre en constante évolution tout au long du conflit.

La méthodologie

A défaut d’archive ou de document cartographique spécifique, les photographies aériennes contemporaines, suffisamment précises, permettent de survoler le territoire de façon méthodique en se jouant du relief, de haies ou d'édifices qui occulteraient d’éventuels abris. Par ailleurs, Géoportail, site en ligne édité par l’Institut national de l’information géographique et forestière, met à la disposition de l’internaute un fonds de photographies aériennes anciennes (1930-2010) fort précieuses. Bien que de qualité et de couverture hétérogènes, elles révèlent des édifices aujourd'hui disparus ou simplement masqués. Une fois cette opération de repérage réalisé, chaque abris, ou supposé tel, est enregistré au sein d’un Système d’Informations géographique (espèce de porte-cartes informatique dans lequel les documents graphiques, se superposant exactement, permettent l’analyse croisée). Comme au jeu des points à relier, des lignes de force se dessinent petit à petit. Ce qui interpelle de prime abord, c’est l’extrême densité des abris allemands, le long d’une ligne passant par Fromelles, Aubers et Illies. Par ailleurs, en descendant de la crête vers l'est, d’autres éléments de défense allemands apparaissent, jusqu'au canal de la Deûle et légèrement au-delà. A l'ouest, il faut franchir la rivière des Laies, pour atteindre les lignes britanniques et rencontrer quelques rares édifices britanniques.

L’aire d’étude définie "en profondeur", c'est à dire des bases arrière jusqu'aux premières lignes, il convenait d’en poser les limites "nord-sud". Les positions de la 6e armée, commandée par prince héritier Rupprecht de Bavière nous fournirent ces limites. En effet, si lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, la 6e armée est stationnée en Lorraine, très vite elle va s’installer durablement dans le Nord de la France. Elle est alors constituée d'unités de l’armée bavaroise et de quelques unités prussiennes et participe aux batailles de Loos, d’Aubers et de Fromelles.

Le balisage sur l’ordinateur ainsi constitué, une confrontation avec les réalités du terrain s’impose avec son corolaire de difficultés liées au relief, à la végétation, aux clôtures, à l’état des sols, souvent détrempés ou en culture. Les abris sont parfois loin de tout chemin carrossable. Par ailleurs si sur la carte une certaine logique transparait, sur le terrain le sentiment est tout autre : la position des abris bétonnés déconcerte tandis que leur configuration ne renseigne souvent pas leur destination initiale. Outres les images aériennes tirées de Géoportail, les documents ramenés du Bayerisches Hauptstaatsarchiv (Kriegsarchiv) à Munich, les canevas de tirs numérisés et mis en ligne par l'Université McMaster et les photographies aériennes britanniques de 1917 et 1918 numérisées par Imperial War Museum ont été très précieux.

La logistique allemande

Le plan intitulé Implantation des garnisons, voies d'acheminement et dépôts de matériel allemand *1s’appuie sur deux plans allemands du 20/07/1916 et du 30/07/1917. Il permet d’appréhender la manière dont les matériaux de construction parviennent aux différentes lignes de défenses de la 6e division de réserve bavaroise.

Le fret est tout d’abord acheminé au DPP (Division Pionnier Park) d’Haubourdin par trains et péniches. Situé au sud de Lille, à quelques kilomètres du front, Haubourdin est occupé par l’armée allemande dès le mois d’octobre 1914 et sert de base arrière aux troupes et officiers de la 6e armée, commandée par le prince Von Rupprecht. Il est à souligner qu’elle possédait alors une importante cimenterie sous licence "Portland" qui a pu, au moins dans un premier temps, alimenter en ciment les soldats allemands du Génie. Outre l’eau et le ciment, la fabrication du béton armé requiert également du gravier (acheminé par péniches de Belgique ou des Pays-Bas) et des tiges d’acier (pour le ferraillage) dont l’origine nous est inconnue.

A leur arrivée, les Allemands se sont logiquement appuyé sur les infrastructures en places : les canaux, le réseau de la Compagnie des Chemins de fer du Nord, les routes, avant de déployer leurs propres infrastructures. Ils réquisitionnent également une voie de chemin de fer privée, la Ligne Michon, reliant Don à Fromelles. Créée en 1904 et longue de 18 km, elle permettait, durant la saison de production sucrière, d'acheminer des betteraves vers la sucrerie de Marquillies. Elle transportait également les pensionnaires des écoles alentours. Cette voie ferrée, qui innerve les Weppes et dont une partie du tronçon est située sur la ligne de crête est pain béni pour l’envahisseur.

Depuis Haubourdin, les matériaux sont amenés par rail vers 4 centres de triages situés chacun à 5 kilomètres du front. Ils sont situés à Fournes-en-Weppes (Pionnier Park. 14, Centre Desprez, Pionnier Park. 12 et Umschlagplatz 12) et enfin à Herlies, lieu-dit le Pilly (Zw.P. 17). Des chargements spécifiques sont alors constitués puis envoyés par voiesFLamm étroites vers les 4 centres de stockage (Übernahmestellen) des Régiments d’Infanterie de Réserve (R.I.R) situés à Le-Maisnil, Fromelles et Aubers (situés à 2 km du front), ainsi qu’en chariot hippomobiles directement aux chantiers de construction (Laufgraben-Park), derrière les premières lignes. Des wagonnets poussés par des hommes, y amènent également d’autres matériaux (gravier, planches de coffrage, ferraillage ?) depuis les centres de stockage. Cette logistique, du canal de la Deûle au front, s’appuie sur des lignes de forces et de défenses sur une profondeur de 10 km.

L’artillerie

Lors de leur entrée en guerre, les armées alliées ne disposait pas de pièces d’artillerie à tir courbe – obusiers et mortiers – de conception récente, et ce contrairement à l’armée allemande. L’armée française ayant misé sur une campagne militaire dont la conclusion serait rapide, avait logiquement privilégié une artillerie de campagne adaptée à la guerre de mouvement avec notamment le fameux canon de 75 millimètres, modèle de 1897, et le canon de 155 millimètres court ou obusier Rimailho, modèle de 1905. Ce ne fut qu’au début de l’année 1915 que fut livré le premier mortier de tranchée de 58 millimètres T mis au point par le commandant Duchêne. Celui-ci, baptisé crapouillot par la troupe, tirait des bombes à ailettes appelées encore torpilles en raison de leur forme et de leur empennage, et non des obus. Le modèle initial fut amélioré et décliné en deux nouvelles versions, les T2 et T1 bis. L’armée allemande disposait en revanche, dès l’ouverture des hostilités, de deux obusiers de calibre respectif de 105 et de 150 millimètres, ainsi que du mortier lourd de 210 millimètres, tous trois montés sur châssis à roues. En comparaison, le mortier lourd français de calibre 220 millimètres était non seulement d’un modèle déjà assez ancien (1880), mais était en sus fixé sur affût de type plate-forme et donc d’un emploi malcommode. En outre, l’armée allemande pouvait aligner des mortiers lanceur de bombes (Minenwerfer), lesquels offraient l’insigne avantage d’être beaucoup plus légers – plus de dix fois pour certains types – que les mortiers traditionnels de même calibre, et étaient donc plus maniables. L’armée allemande alignait ainsi un modèle lourd de calibre 250 mm et un modèle plus léger de calibre 170 mm. Tous deux pouvaient être montés sur châssis à roues. Les projectiles tirés par ces mortiers contenaient une charge d’explosif beaucoup plus forte que celle d’un obus de canon. Ce fut un peu plus tard que l’armée allemande put disposer d’une version encore plus légère, de calibre 78,5 millimètres, qui existait dès le début de la guerre, mais encore sous forme de prototype. Cette version légère ne tarda pas à supplanter les deux versions lourdes du fait de sa plus grande transportabilité et de la facilité de son chargement à la main. La bombe servant au chargement de ce mortier léger pesait en effet 4,6 kg seulement contre 51 kg pour le mortier de 170 mm et 97 kg pour celui de 250 mm. Fut développé également un modèle ultra lourd de 380 mm tirant des obus d’un poids variant entre 95 et 380 kg avec des portées décroissant de 1200 à 400 mètres.

Quoique canons et obusiers de très gros calibre n’aient été utilisé que ponctuellement sur le front des Weppes, l’armée allemande possédait sur ce chapitre encore une très nette supériorité sur les armées alliés par le fait qu’elle avait mis à l’étude une artillerie de ce type bien avant la guerre dans l’intention de les utiliser pour l’attaque des forts belges et français implantés le long des frontières et autour de certaines métropoles, afin de répondre à la stratégie du plan Schlieffen, tout en faisant croire qu’il s’agissait d’artillerie de marine. Elle reçut d’abord livraison d’un mortier lourd de 305 mm tirant des obus d’un poids de 390 kg, puis d’un modèle ultra lourd de 420 mm tirant des obus de 810 kg. Ainsi, lorsque les allemands commencèrent à mettre en action des mortiers de 420 millimètres contre les forts de ceinture de la ville de Liège après avoir d’abord utilisé celui de 210 mm avec des résultats modestes, ces forts ne tardèrent pas à capituler, et ce dès la mi-août 1914.

Les ouvrages fortifiés

Les vestiges identifiés et recensés sont de plusieurs types :

Les casemates à canon ou à mortier

Environ 15 % des vestiges rencontrés abritaient un canon ou un mortier. Les premiers, destinés aux tirs tendus, sont très reconnaissables : ils disposent d’une chambre de tir ouverte à l’avant et sur l’arrière. Ils sont situés sur la crête d’Aubers ou au-delà, en contre-pente, entre 2000 et 4000 m des lignes britanniques. Le mortier lanceur de mines (Minenwerfer) est quant à lui destiné au tir lobé. Ils pouvaient également être abrités dans des casemates spécifiques reconnaissables à leur orifice de tir en demi-cône inversé. Celles rencontrées dans les Weppes étaient situées entre 300 et 2500 m des lignes britanniques. Pour corriger les tirs d’artillerie ou simplement assurer la surveillance des positions ennemies, des postes d’observation aménagés dans des arbres ou des clochers ont laissé rapidement la place à des casemates spécifiques d’observation (9% du corpus étudié). Ces dernières disposaient le plus souvent de moyens de communication par signaux radiophoniques ou optiques.

Les casemates à mitrailleuse

La mitrailleuse se révéla, par sa cadence de tir élevée, comme la reine des armes de défense durant la guerre, de celle qui en infléchit très vite le cours en lui donnant sa physionomie si particulière de guerre de position. Les mitrailleuses se trouvaient réparties à intervalles réguliers et suffisamment rapprochés le long des lignes de tranchées de manière à balayer complètement le no man’s land et vouer à l’échec toute attaque même surprise. Toutefois, pour que son emploi fût efficace, cette arme réclamait d’être desservies par au moins trois soldats devant œuvrer de concert : l’un qui visait et actionnait la mitrailleuse, un deuxième qui alimentait le chargeur en munitions et enfin un dernier qui scrutait le terrain alentour et guidait le tireur. Par ailleurs la force musculaire de ces hommes était nécessaire pour escamoter promptement la mitrailleuse et la placer à l’abri en cas de déclenchement d’une préparation d’artillerie par l’ennemi en vue d’une attaque d’infanterie, puis la ressortir aussi vite que possible et la remettre en position pour contrer cette attaque.

Les casemates à mitrailleuse recensées représentent 15% du corpus étudié. Ont été repris sous ce qualificatif les abris en béton armé, d’une grande variété de taille ou de forme, comportant une ou plusieurs positions de mitrailleuse, généralement une cuve trapézoïdale assez peu profonde sur le couvrement destinée à bloquer l’affût de l’arme. Si les casemates à mitrailleuse de la première ligne de la première position allemande ont toutes disparues, celles érigées sur la crête d’Aubers et constituant la seconde position en 1915 sont encore fort nombreuses. Enfin, conséquence probable des assauts alliés perçant les lignes allemandes lors de la bataille de Fromelles, en juillet 1916, une ligne de mitrailleuses intermédiaire est constituée entre les deux positions. Ces casemates à mitrailleuse, situées principalement à Fromelles, offrent de grandes similitudes entre-elles et accréditent la possibilité d'une référence à un modèle préétabli, élaboré dans les bureaux d'études allemands vers la fin de l'année 1916 ou au début de 1917. Sur le terrain, les quelques variations constatées n’obèrent pas cette théorie. Elles ne concernent en effet pas la structure des édifices (épaisseur des parois, position et dimension du ferraillage, dimensions générales) mais bien des éléments accessoires, selon les nécessités de la position : présence d’observatoire blindé (Gepanzerten Beobachtung), taille, nombre et positions des niches à munitions.

Les ouvrages hydrauliques : La gestion de l’eau

Les Allemands ont une parfaite connaissance du sous-sol et de la pluviométrie des Weppes. Utilisant ruisseaux, drains, pompes de relevage et même stations de pompage, ils régulent l’hydrographie entre la rivière des Laies et le canal de la Deûle. Au sein d'un vaste réseau de canalisations, vraisemblablement toujours enfouies, plusieurs stations de pompage subsistent, de formes et de dimensions diverses. Des ouvrages hydrauliques construits par l'armée allemande et parvenus jusqu'à nous, seule la station de pompage de Le Maisnil est en assez bon état de conservation. C'est également la plus imposante et la plus intéressante. Celle de Laventie, régulièrement inondée, présente des traces d'explosion. A Lorgies, la petite station de pompage du Bois du Biez est également endommagée et envahie par la végétation comme celles situées hameaux du Hus et du Transloy à Illies.

Postes de soin

Les édifices de premiers secours aux soldats sont peu représentés (ou peut-être difficilement identifiables) dans ce corpus. Un petit poste de secours subsiste à Radinghem-en-Weppes ainsi qu’un hôpital (Verbandplatz) assez imposant mais endommagé à Illies.

Les postes de commandement

Les postes de commandement de division, de bataillon, ont probablement été plus nombreux que les 4 exemples décrits dans cette étude (deux à Aubers, un à Fromelles et un Lorgies). Ils étaient tous dotés de moyens de communication téléphoniques ou optiques.

Les casemates à la destination incertaine ou inconnue

Elles représentent 57% des édifices étudiés. Elles peuvent être casemates à personnel ou de transmission, servir au stockage des vivres comme des munitions… Elles sont partout présentes sur le territoire.

Le béton armé : Un matériau industriel pour une guerre industrielle

L’utilisation conjointe de la pierre et du fer est très ancienne, pourtant, lorsque Louis Vicat met au point la chaux hydraulique, en 1818, personne n’a l’idée de l’associer au métal et surtout pas les ingénieurs. C’est au hasard du jardinage que l’on doit l’invention du ciment armé. Joseph Louis Lambot et Joseph Monier ont en effet l’idée, à peu de temps d’intervalle, de confectionner des bacs à fleurs à partir de grillage et de ciment. Partant, Lambot dépose une demande de brevet d’invention pour un bateau en ciment armé en 1855 et Monier pour des bacs, tuyaux et réservoirs en 1867. Ce dernier ne s’arrête pas en chemin et perfectionne empiriquement son procédé. Il dépose un brevet pour la construction de ponts et de passerelles en 1873, d’escaliers en 1875, etc… Dans le même temps et avec d’autres, François Hennebique perfectionne un système analogue (c’est cependant lui que l’histoire retiendra comme l’inventeur du béton armé). Nul n’est prophète en son pays et c’est en Autriche, Russie, Belgique, Hollande et Allemagne que Monier vend ses brevets. Les ingénieurs allemands surtout s’en emparent et, en 1884, Conrad Fraytag et Philippe Josseaux exploitent ce procédé sous l’intitulé Monierbau (construction Monier)- qui désigne encore, outre-Rhin, le béton armé. Au début du 20e siècle, le béton armé est donc connu et déjà couramment utilisé, notamment dans l’industrie et le génie civil. Il faut cependant attendre la guerre russo-japonaise, en 1904 et 1905, pour qu’il s’impose comme le matériau incontournable des champs de bataille. Au début de la Grande Guerre, après une période de tâtonnements et de collectes d’expériences quant à la résistance des abris aux bombardements, toujours plus destructeurs et aux effets du souffle des explosions sur leurs occupants, l’usage du béton armé va se généraliser chez les belligérants. En 1920, dans leur ouvrage Deutsche Frontbauartbreit Im Krieg*, MM Schinnerer et Stadler racontent comment, découlant de l’expérience de terrain, est apparue la nécessité de mesures fondamentales dans la construction des abris, de l'ingénierie au terrassement. Pour eux, cette organisation rationnelle s’appuyant sur des conditions de transports constamment améliorées fait de l’automne 1916, le véritablement commencement de la ligne Siegfried. L’état-major allemand préconise2, dans le combat de position, l’utilisation de couverture en béton coulé sur une couche de rails de chemin de fer ou de grumes. Cotés français, l’armée recommande son emploi dans la construction d’abris pour mitrailleuses, qui ne peuvent être enterrés3 puis, en 1917, partout où le travail du bétonnage peut être utilisé4.En février 1918, l’Inspection générale des travaux et organisations aux armées rédige un bulletin de renseignements du génie consacré au béton. Y sont présentés des travaux sur la résistance à l’artillerie des ouvrages fortifiés en temps de paix dans la région de Verdun ainsi que des constatations faites par les armées alliées sur les ouvrages bétonnés allemands en Alsace et en Belgique. Selon ce rapport, les fortifications de Verdun peuvent se ramener à trois types d’édifices, construits à différentes époques : les locaux aux murs en moellons de calcaire de 100 à 150 cm d’épaisseur, couverts d’une couche de terre de 2 à 5 m, les constructions maçonnées surmontés d’une couche d’un mètre de sable et renforcées d’une couche de béton de 250 cm. Enfin, des abris tout en béton. L’impact de divers projectiles par type de construction y est décrit. En substance il résulte que les dalles et massifs en béton armé doivent avoir 1,75 m d’épaisseur pour résister aux obus de 420mm (930 kg dont 106 d’explosif). Même ainsi, le béton est disloqué, prenant parfois l’apparence d’un feuilletage. Outre l’impact du projectile, la violence du souffle provoqué par son explosion peut causer la mort des occupants de l’abri.

Mises-en-œuvre

L’usage du béton armé dans la construction réclamait la fourniture d’une part de produits de l’industrie – ciment et fers à béton –, d’autre part de matériaux semi-industriels – planches en bois pour le coffrage des structures en béton –, enfin de matériaux naturels – sable et gravier, éventuellement cailloux – peu onéreux, mais pondéreux et pas toujours disponibles sur place. Par ailleurs les besoins en termes de volumes pour ces produits et matériaux étaient considérables. Il fallait donc disposer d’infrastructure pour les acheminer à leur point d’utilisation – voitures hippomobiles ou wagonnets circulant sur rail à voie étroite –, ainsi que d’un minimum d’outillage : cisaille pour découper les fers à béton selon la longueur désirée, cintreuse ou griffe à couder pour leur donner le tracé courbe voulu sur certaines de leurs portions, bétonnière pour effectuer le mélange de ciment, sable et gravier ou, à la rigueur, gâchoir si la trop grande proximité des lignes ennemies rendait l’usage d’une bétonnière problématique. Les risques encourus par un travail en vue des lignes ennemies expliquent, en partie, le large usage comme coffrage de la tôle ondulée, beaucoup plus rapide à poser que les planches.

Si la majorité des casemates rencontrées ont été réalisées par coulées successives de béton, d'autres utilisent largement des éléments préfabriqués que les soldats du génie empilent alors sur les fers à béton. Pour des raisons de résistances aux bombardements, les murs de refend et le "ciel", la dalle supérieure de l'édifice, restent en ce cas, en béton coulé. Peu d'édifices de ce type ont été retrouvés.

Conclusion

Entre 1915 et 1917, dans l’impossibilité de prendre le dessus sur leur adversaire et désireux de conserver leurs positions, Alliés et Allemands creusent des tranchées et fortifient leurs lignes : c’est la guerre de position durant laquelle de nombreux abris bétonnés sont construits. Pour le seul département du Nord, un document de 1931 (Cf. Ann.1) parle de 6000 blockhaus déblayés tandis que cette présente étude, sur le seul territoire des Weppes, en dénombre près de 700 en 1960, contre 300 aujourd’hui. Un constat donc : revendiqué, oublié ou honni, cet héritage disparait. Deux raisons expliquent ce phénomène : la puissance croissante des engins agricoles, qui offre aux agriculteurs la possibilité d'enfouir les édifices de petite taille, et l'extension urbaine favorisant l'émergence de nouveaux lotissements dans la proche banlieue de Lille. Certaines communes essaient de préserver ces vestiges voire de les valoriser : la commune d'Illies a, par mesure conservatoire, acheté des terrains contenant des abris bétonnés et tente de les mettre en valeur. La ville de Fromelles n'a pas procédé différemment pour la casemate à mitrailleuse de l'Abbiette.

Le territoire des Weppes est une infime partie du front occidental, allant de la Belgique à la Suisse, et on peut gager que de nombreux vestiges subsistent, notamment dans les grandes forêts de l'est de la France. Par ailleurs, des sondages dans les secteurs limitrophes des Weppes, comme Ypres, en Belgique, ou Arras (situés à une quarantaine de kilomètres au nord et au sud de Fromelles) révèlent d'autres manières de construire, d'autres plans (circulaire ou partiellement circulaire par exemple : Cf. Hill 60*, Zwarteleenstraat 40, 8902 Ieper, Belgique). Cette diversité est-elle, avant la rationalisation du mitan de la guerre, l'expression de régionalismes ? Existe-t-il des casemates de style bavarois ou saxon ? Une meilleure connaissance de ce patrimoine permettrait sans doute d'apporter des éléments de réponse.

1Cf. doc. 3 (IVR32_20175901806NUD)2Ministère de la Guerre. Enseignements tirés de la guerre relatifs à la fortification de campagne. Juin 1915. Rédigé par l'Inspection générale du corps des ingénieurs et pionniers et des fortifications après entente avec le chef de l'état-major général de l'armée, 19153Instruction sur les travaux de campagne à l'usage des troupes de toutes armes (Impr. nationale, 1915)4Instruction sur l’organisation de terrain (Impr. nationale, 1917)

Documents d'archives

  • La Reconstitution du Nord [s.d.] (AD Nord ; M 149 / 159)

    AD Nord : M 149 / 159
  • Vestiges de guerre. Généralités. Liste des vestiges proposés définitivement à la commission historique , 1919-1925 (AD Nord 10RA43)

    AD Nord : 10RA43
  • Histories of two hundred and fifty-one divisions of german army which participated in the war (1914-1918), URL : <http://www.gwpda.org/1918p/USintel_germanarmy14-18.pdf>

Documents figurés

  • Photographies (Imperial War Museum, Londres ; Q 442144 ; Q 442145 ; Q 442146 ; Q 442147).

  • Sortie de banquet à Haubourdin avec Louis III de Bavière, Von Rupprecht et Hindenburg, [vers 1915] (AD Nord Série Fi ; 15 Fi 688).

  • Remise de décorations dans le jardin public d'Haubourdin [vers 1915] (AD Nord ; 15 Fi 686)

    AD Nord
  • Kirche von Aubers [1915] (AD Nord ; 15 Fi 1098)

    AD Nord : 15 Fi 1098
  • Fromelles, Kirche [s.d.] (AD Nord ; 15 Fi 679)

    AD Nord : 15 Fi 679
  • Eglise d'Illies, vue intérieure (AD Nord ; 15 Fi 781)

    AD Nord : 15 Fi 781
  • Eglise d'Illies (AD Nord ; 15 Fi 721)

  • Aubers en 1915 (AD Nord ; 15 Fi 491)

  • Aubers, hameau de Piètre en ruines (AD Nord ; 15 Fi 1100)

  • Ruines de l'église de Le Maisnil vers 1916. (AD Nord ; 15 Fi 1098)

    AD Nord : 15 Fi 1098
  • Le Maisnil, voie ferrée à faible écartement [vers 1916] (AD Nord ; 15 Fi 1099)

  • Salomé, Pionier Depot [s.d.] (AD Nord ; 15 Fi 1101)

    AD Nord
  • Canons allemands de 150 longs (AD Nord ; 15 F1 59)

  • Canon allemand de 155 court (AD nord ; 15 Fi 58)

  • Neuve-Chapelle. Le christ des tranchées (AD Nord ; 15 Fi 1102).

Annexes

  • La reconstitution du Nord
  • Sauvegarde des monuments et objets comme vestiges de guerre. Extrait de la circulaire du 28 octobre 1919
  • Vestiges et souvenirs de guerre. Annexe au procès-verbal de la séance du 28 novembre 1922
Date(s) d'enquête : 2012; Date(s) de rédaction : 2015
(c) Région Hauts-de-France - Inventaire général
Ramette Jean-Marc
Ramette Jean-Marc

Chercheur de l'Inventaire général du Patrimoine culturel, Région Hauts-de-France.

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Laget Pierre-Louis
Laget Pierre-Louis

Né en 1950 en Algérie. Titulaire d’un doctorat en médecine - thèse soutenue en 1995 : « Histoire et architecture des amphithéâtres d’anatomie et des salles de dissection à Paris sous l’Ancien Régime » -, d’un certificat de médecine tropicale-santé dans le monde, d’une licence de langue et civilisation arabe, enfin d’un D.E.A. d’histoire de l’art soutenu en 1999 : « Histoire des locaux destinés à l’enseignement de l’anatomie dans les institutions parisiennes : de la création de l’École de santé de Paris à la construction du premier institut d’anatomie (1794-1832) ».

Après sa réussite au concours de conservateur du patrimoine en juin 1985, Pierre-Louis Laget a occupé de 1985 à 2017 un poste de chercheur dans le service de l’Inventaire de la Région Nord-Pas-de-Calais (puis Hauts-de-France).

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