Dossier d’œuvre architecture IA80010610 | Réalisé par
Dufossé Maël (Rédacteur)
Dufossé Maël

Agent du patrimoine, ville d'Abbeville, depuis octobre 2025. Stagiaire du PAH Ponthieu Baie-de-somme d'avril à septembre 2025.

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Noyer-Duplaix Léo (Rédacteur)
Noyer-Duplaix Léo

Chercheur associé à l'Inventaire pour l'étude sur Abbeville (2018).

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  • inventaire topographique, Pays d'art et d'histoire Ponthieu-baie de Somme
Théâtre municipal d'Abbeville
Œuvre étudiée
Copyright
  • (c) Région Hauts-de-France - Inventaire général
  • (c) Commune d'Abbeville

Dossier non géolocalisé

Localisation
  • Aire d'étude et canton Communauté d'agglomération de la Baie de Somme - Abbeville
  • Commune Abbeville
  • Adresse 23 boulevard Vauban
  • Cadastre 2025 AH 368

Un nouveau théâtre pour Abbeville 

Le 10 août 1911, le Conseil municipal de la Ville d’Abbeville adopte le projet de construction d’un nouveau théâtre, présenté un an plus tôt par la Commission des travaux municipaux (AD Somme ; 99 O 35). Celui-ci doit remplacer l’établissement aujourd’hui disparu, qui était situé rue de l’Arquet — actuelle rue Millevoye. Cette salle de spectacle, construite en 1770 par M. et Mme Racine, puis acquise par la commune en 1835, était devenue vétuste et trop petite (Prarond, 1871). Elle continue cependant d’accueillir des représentations jusqu’en 1919, avant d’être démolie en 1928.

Les débats quant à l’implantation du futur théâtre sont tranchés en faveur du nouveau boulevard Vauban, suite à l'acquisition en octobre 1911 d’un terrain appartenant à M. Boinet, situé entre le boulevard et la voie ferrée, aujourd'hui "traverse du Ponthieu" (AD Somme ; 99 O 35). Le projet s’inscrit dans le contexte de transformation urbaine lié au démantèlement des fortifications de la ville, amorcé à la fin du XIXe siècle, et participe ainsi au lotissement de ce nouveau quartier.

Toutefois, le projet excentré suscite l’inquiétude des habitants, en particulier des commerçants du centre-ville. Mais c’est surtout la proximité de cette nouvelle salle de spectacle avec la voie ferrée qui pousse certains Abbevillois à signer des pétitions de contestation, dont le Conseil municipal prend acte en février 1912 (AD Somme ; 99 O 35). En dépit de ces protestations, le Maire confirme l’implantation du théâtre, sur l’emplacement de l’ancienne tour de fortification dite "de Moignelet", en contrebas de la voie ferrée.

Une inauguration retardée 

À l’origine, le dessin des plans du nouveau théâtre devait être confié à M. Turck, entrepreneur à Paris. Toutefois, le Conseil municipal se rétracte à la suite d’un avertissement du syndicat des architectes, mettant en cause l’absence de qualifications en architecture de cet entrepreneur spécialisé dans la sculpture et l’ameublement. Ce sont finalement les plans de l’architecte Paul Bessine (1869-1950) qui sont approuvés par le Conseil municipal le 14 février 1912, pour un montant de 386 680 francs (AD Somme ; 99 O 35).

L’architecte rédige un programme détaillé précisant l’ensemble des travaux à réaliser : peinture, vitrerie, tenture, ameublement, décors en staff, machineries, etc. Le choix des artisans et des entreprises chargés de l’exécution est soumis à un concours ouvert entre 1912 et 1914 (ibid.).

Cependant, la déclaration de guerre interrompt les travaux et empêche l’exploitation du théâtre pour la saison 1914-1915. Si l’ossature du bâtiment est bien en place, de nombreux aménagements restent à réaliser, notamment l’installation du chauffage central, l’ameublement et la mise en service de l’éclairage. Bien qu’il n’ait pas encore été inauguré, le théâtre est néanmoins utilisé par les troupes britanniques cantonnées à Abbeville durant la Première Guerre mondiale.

Les derniers travaux sont effectués après le conflit et permettent une inauguration officielle le 22 octobre 1919, avec La Traviata comme représentation inaugurale.

Modifications des plans et transformations ultérieures 

Si le théâtre nouvellement inauguré suit le projet établi par l’architecte Paul Bessine en 1912, quelques modifications des plans initiaux laissent entrevoir des ajustements vraisemblablement dictés par des impératifs économiques. Ainsi, les vantaux à petits carreaux d'inspiration “Grand siècle”, présents sur les plans, ont été remplacés par des fenêtres aux carreaux plus larges. Les pavillons latéraux qui devaient recevoir des baies du même style, présentent aujourd'hui des fenêtres au traitement plus simple à l'étage tandis que le rez-de-chaussée est percé de petites fenêtres munies de grilles, d’un aspect plus utilitaire. De la même manière, les tympans des portes ainsi que les garde-corps des fenêtres ont été exécutés dans un décor moins ouvragé que celui figurant sur les plans.

À l'intérieur, le cadre de scène rectangulaire dessiné par Bessine a été transformé en une ouverture en anse de panier et des guirlandes de fleurs en staff ont été ajoutées sur le mur d’avant-scène. 

L'achèvement de l’ameublement du théâtre intervient plusieurs années après son inauguration, avec notamment l’installation des fauteuils rouges en 1924. Quelques années plus tard, la façade se voit enrichie d’un décor en mosaïque or et bleu, de style Art déco.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le théâtre est réquisitionné par l’occupant allemand, qui y organise des concerts donnés par la Kriegsmarine.

Après la guerre, en septembre 1950, les abords du théâtre sont réaménagés, avec notamment la création d’un giratoire devant la façade principale, sur lequel est placée la nouvelle statue de Jean-François Lesueur (1760-1837), compositeur de Napoléon Ier, né à Drucat, au nord d’Abbeville. L’ancienne statue située place Clémenceau ayant été fondue pendant le conflit, une nouvelle fut réalisée par le sculpteur Hervé Mhun (1905-1968), désigné par le Ministère des Beaux-Arts.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, le théâtre connaît plusieurs campagnes de travaux, notamment des réfections de peinture. En 1978, les sièges du premier étage, installés au début du siècle, sont remplacés par des fauteuils "plus confortables" (bulletin municipal n°5, 1978). Jusqu’en 2019, les murs de la salle étaient de couleur rose poudrée, le mur d’avant-scène noir, et les décors en staff argentés. À ce moment-là, le constat d’un vieillissement avancé des peintures conduit la municipalité à entreprendre de nouveaux travaux. Il est alors décidé de restituer les teintes d’origine, retrouvées grâce à un travail de stratigraphie mené par le service Patrimoine : un rouge corail pour les murs, un blanc sable pour les décors en staff, un ocre pour les balcons et un beige minéral pour les plafonds.

Le théâtre de la ville d’Abbeville est inscrit en totalité au titre des Monuments historiques depuis le 23 juillet 2003.

Le théâtre municipal d’Abbeville constitue l’un des derniers exemples de théâtre d’inspiration italienne de la région. Il reprend en effet les caractéristiques de ce modèle architectural, largement diffusé en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles : disposition en fer à cheval, salle à étages, loges et scène inclinée répondant à l'inclinaison du sol de la salle.

L’édifice est érigé à l’est de la ville, sur le tracé des anciennes fortifications, réaménagées en boulevard Vauban. Le terrain, légèrement excentré, sur lequel il s’implante, borde le boulevard, accessible depuis le centre-ville par la rue Millevoye. Cette dernière débouche sur un rond-point orné de la statue du musicien Jean-François Lesueur (1760-1837).

À l’arrière de l’édifice, l’ancienne ligne de chemin de fer est aujourd’hui devenue la traverse du Ponthieu, un chemin pour cyclistes et randonneurs. Au nord, les anciennes fortifications ont fait place à un alignement de maisons menant à la place du Général-de-Gaulle, tandis qu’au sud s’étend une large esplanade, qui débouche sur l’entrée du lycée Boucher-de-Perthes.

Le théâtre est dessiné sur un plan massé, décomposé en trois séquences clairement lisibles en façade latérale. On y distingue l’espace d'accueil, la salle et la cage de scène. Les deux façades latérales du théâtre sont identiques.

Construit en brique et pierre calcaire de Saint-Maximin, le théâtre présente une façade principale reprenant un style classique de cinq travées sur deux niveaux séparés par un bandeau. On y retrouve un corps central au rythme ternaire, fermé par deux pavillons latéraux. Le corps central est percé de trois portes en plein cintre en pierre qui permettent l’accès au rez-de-chaussée ainsi que de trois larges baies rectangulaires à l’étage. Les avant-corps latéraux sont quant à eux percés de baies plus petites. 

Cette façade monumentale ménage de nombreuses références à l’antique. Les deux pavillons latéraux sont en effet coiffés de frontons triangulaires tandis que les fenêtres de l’étage sont encadrées de linteaux à agrafes et séparées par des doubles pilastres d’ordre ionique. 

Les frontons présentent un riche programme décoratif : celui de gauche arbore un masque de comédie, celui de droite un masque de tragédie. Chacun apparaît à l’avant d’une carapace de tortue surmontée d’une lyre, le tout entouré de motifs végétaux et d’instruments de musique. Au-dessus du corps central, sous la corniche à modillons, un bandeau porte l'inscription “Théâtre Municipal” gravée dans la pierre. 

Ce classicisme est toutefois à nuancer par le traitement du rez-de-chaussée. En effet, l’auvent en verre et fer forgé sous lequel s’ouvrent des portes bleues et blanches contraste avec la composition d’ensemble. Le décor de mosaïques or et bleu rappelle quant à lui l’Art déco.   

À l’inverse du corps principal, les façades latérales présentent un traitement architectural plus sobre. Il s’agit en effet d’une succession de volumes massifs, rythmés par des baies ouvertes sur deux ou trois niveaux, encadrées de briques plus claires que celles du reste de la maçonnerie. 

Deux tourelles, intégrées dans les redents formés entre le deuxième et le troisième corps du bâtiment, abritent les espaces sanitaires. L’ensemble est couvert d’une toiture en ardoise constituée de longs pans et croupes ainsi que d'appentis. Une cheminée en brique dépasse des toits et indique l'emplacement en sous-sol de la chaufferie.

Une fois les marches du perron franchies, l’accès se fait par l’une des trois portes, prolongées par des tambours en bois vitrés, qui mènent au vestibule d’accueil. Ce vestibule donne accès à la salle par trois portes rectangulaires, et aux étages par deux escaliers symétriques, situés dans les pavillons latéraux.

La salle est accessible par trois marches, au bas desquelles se trouvent encore deux guérites en bois dite "boite à sels", prévues pour la vente de billets. Le sol en mosaïque présente, en son centre, le blason de la ville et, dans les angles supérieurs, les masques de la Comédie et de la Tragédie. Le blason de la ville est encadré d’une couronne de laurier et de chêne, sous laquelle figure la croix de guerre de 1918, permettant de dater la mosaïque des années 1920-1930.

Des médaillons ovales illustrent différentes allégories sur les murs blancs du pourtour de la pièce et, une moulure florale orne la corniche du plafond. Ces éléments sont exécutés dans un style néo-Louis XVI, reprenant les principes décoratifs développés à la fin du XVIIIe siècle, mêlant influences gréco-romaines, ornementation florale ainsi qu’attributs rustiques et sentimentaux. Les motifs enrubannés et les médaillons ovales sont caractéristiques de cette période.

Au-dessus de ce vestibule, accessible grâce aux escaliers, se trouve le grand foyer. Celui-ci est ouvert sur une galerie qui donne accès aux places et aux escaliers grâce à de larges portes vitrées. Il est décoré avec des évocations du style Louis XVI. Les dessus-de-porte en staff reprennent les emblèmes de la musique, le plafond à corniche est décoré de motifs floraux et végétaux. 

La salle se compose d’un parterre légèrement incliné, de deux balcons, de loges à l’italienne et de places à visibilité réduite, assimilables à un poulailler. La courbe des balcons, en anse de panier, se prolonge en ligne droite jusqu'à atteindre le mur d’avant-scène où elle forme deux encorbellements. Tandis que les balcons sont équipés de fauteuils, le parterre et les loges sont, quant à eux, meublés de chaises. Le théâtre dispose aujourd'hui d'une capacité d'accueil de 540 places assises, pouvant être portée à 800 en configuration assise-debout, lorsque les chaises du parterre sont retirées.

Sur le plan décoratif, le plafond est ceinturé d’une corniche avec larmier et moulures. Les murs situés derrière le deuxième balcon présentent sept motifs en staff blanc sable, composés de guirlandes fleuries dans lesquelles s’insèrent divers instruments de musique. Les balcons eux-mêmes sont ornés de guirlandes, similaires à celles de la partie supérieure du mur de scène. Ce dernier est également décoré de lyres dans chacun de ses angles tandis qu'au centre, un cartouche porte les armes de la ville. Le cadre de scène est mis en valeur par une guirlande végétale. 

Depuis 2019, l’ensemble de la salle a retrouvé ses couleurs d’origine : un rouge corail pour les murs, un blanc sable pour les décors en staff, un ocre pour les balcons et un beige minéral pour les plafonds.

La scène, légèrement inclinée, occupe une surface de 16 m de large avec 8 m d’ouverture sur 10,50 m de profondeur. Sous ce plateau se trouvent les dessous de scène charpentés ménageant notamment un espace pour le souffleur et une trappe d’apparition. S’y trouvent également les chariots qui permettaient de faire mouvoir les éléments de décor, composés de toiles peintes tendues sur châssis, dont une partie est toujours conservée.

De part et d’autre de la scène se trouvent, au nord, le magasin des décors et, au sud, le foyer des artistes. Le tout est complété par quatre loges d’arrière-scène au rez-de-chaussée et cinq au premier étage ainsi qu’un logement de gardien.  

Un sous-sol s’étend sous l’ensemble de l’emprise du théâtre. Un fumoir était situé sous le vestibule, tandis qu’un espace soutenu par de larges arches en brique se trouvait sous la salle.

  • Murs
    • brique maçonnerie
    • calcaire pierre avec brique en remplissage
  • Toits
    ardoise, zinc en couverture
  • Plans
    plan symétrique
  • Étages
    sous-sol, 1 étage carré, comble à surcroît
  • Couvrements
  • Élévations extérieures
    élévation ordonnancée
  • Couvertures
    • toit à plusieurs pans pignon couvert
    • toit en pavillon croupe
  • Escaliers
    • escalier dans-oeuvre : escalier tournant à retours cage ouverte
  • Énergies
  • Typologies
  • Techniques
    • sculpture
    • décor stuqué
    • mosaïque
  • Représentations
    • masque de théâtre
    • blason
    • lyre
    • couronne végétale
  • Précision représentations

    Les frontons sculptés du théâtre municipal d’Abbeville présentent deux compositions symétriques et richement ornées, célébrant les arts de la scène et de la musique. Chacun est dominé par une grande lyre, autour de laquelle se déploie une profusion d’instruments de musique : flûte de Pan, violon, tambour, trompette, cornemuse, ainsi qu’une partition de musique. Ces motifs sont encadrés de feuillages de laurier, de roses et de divers ornements floraux et végétaux. En partie inférieure, sous une carapace de tortue, chaque fronton se distingue par un masque du théâtre antique : l’un représente la Tragédie, l’autre la Comédie.

  • Statut de la propriété
    propriété de la commune
  • Intérêt de l'œuvre
    à signaler
  • Protections
    inscrit MH, 2003
  • Précisions sur la protection

    Le théâtre en totalité (cad. AH 368) : inscription par arrêté du 23 juillet 2003.

  • Référence MH

Le théâtre municipal d'Abbeville constitue l'un des rares exemplaires subsistant en Picardie de salle à l'italienne, avec loge en balcon de face et de côté.

Documents d'archives

  • AD Somme. Série O ; 99 O 35. Abbeville, théâtre.

    AD Somme

Bibliographie

  • PRAROND, Ernest. La topographie historique et archéologique d'Abbeville. Paris-Abbeville : Dumoulin, 1871-1884.

Documents figurés

  • Acquisition d'un terrain appartenant à M. Boinet, dessin aquarellé, 24 octobre 1911 (AD 80 ; 99 O 35).

  • Emplacement d'un nouveau terrain, plans des abords, tirage, par Paul Bessine, [vers 1911] (AD Somme ; 99 O 35).

    AD Somme
  • [Élévation de la façade principale], tirage, par Paul Bessine, 25 janvier 1912 (AD Somme ; 99 O 35).

    AD Somme
  • [Élévation de la façade latérale méridionale], tirage, par Paul Bessine, 25 janvier 1912 (AD Somme ; 99 O 35).

    AD Somme
  • Coupe longitudinale, tirage, par Paul Bessine, 25 janvier 1912 (AD Somme ; 99 O 35).

    AD Somme
  • [Coupe transversale], tirage, par Paul Bessine, 25 janvier 1912 (AD Somme ; 99 O 35).

    AD Somme
  • [Plans de niveaux], tirage, par Paul Bessine, 25 janvier 1912 (AD Somme ; 99 O 35).

    AD Somme
  • [Théâtre municipal du boulevard Vauban, plan de salle pour la location des places], tirage, [s.d.] (BM Abbeville ; fonds Macqueron 1Fi 19/37).

  • [Fauteuils de l'orchestre], photographie, par Romain Zechser, [vers 1998] (coll. part.).

Date(s) d'enquête : 2016; Date(s) de rédaction : 2016, 2025
(c) Région Hauts-de-France - Inventaire général
(c) Commune d'Abbeville
(c) Syndicat mixte Baie de Somme - Trois Vallées
Dufossé Maël
Dufossé Maël

Agent du patrimoine, ville d'Abbeville, depuis octobre 2025. Stagiaire du PAH Ponthieu Baie-de-somme d'avril à septembre 2025.

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Noyer-Duplaix Léo
Noyer-Duplaix Léo

Chercheur associé à l'Inventaire pour l'étude sur Abbeville (2018).

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