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Barbedor Isabelle
Barbedor Isabelle

Chercheur du service de l'Inventaire général du patrimoine culturel de Picardie, puis des Hauts-de-France, depuis 2002.

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Les monuments aux morts de la Première Guerre mondiale dans la Somme - dossier de présentation
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    Somme

La Première Guerre mondiale ayant saigné toutes les communes de France, chacune eut à coeur d´élever un monument à ses enfants défunts une fois la paix revenue. Dans le département de la Somme, où les communes sont particulièrement nombreuses (837 en 1925), cette initiative donna lieu à une abondante production : 666 monuments furent ainsi construits entre 1919 et 1939. Cette étude les répertorie dans le cadre d´une enquête thématique fondée sur les recherches de M. et Mme Guerrini (La Somme à ses enfants, 1994. Itinéraires du Patrimoine, n° 64) et complétée par le service régional de l´Inventaire général, en 1995-1996.

La construction de ces monuments s´inscrit dans un cadre plus général, celui des commémorations organisées autour de la Grande Guerre, dès l´année 1919. Le culte du souvenir prit aussi d´autres formes : manifestations organisées par les anciens combattants, remises de médailles [1], apposition de plaques commémoratives dans les églises, les écoles ou les mairies, voire chez des particuliers, érection de bornes marquant le tracé du front, publication de livres [2]. Souvent, la décision d´élever un monument aux morts fut précédée par la commande d´une plaque commémorative, moins coûteuse. Plaques et monument pouvaient aussi être commandés en même temps par la commune, soucieuse d´honorer la mémoire d´un instituteur ou de conserver la mémoire des défunts dans les lieux stratégiques que sont la salle du conseil municipal et l´école communale.

Le corpus retenu ne comprend que les monuments édifiés à la mémoire des habitants de la commune, morts de 1914 à 1918. Les grands ensembles monumentaux édifiés par les nations étrangères n´en font donc pas partie, non plus que les plaques et stèles commémorant une bataille, ou les monuments élevés dans le cadre clérical ; le tableau joint en annexe en signale quelques uns, mais ils n´ont pas été comptabilités dans le corpus étudié.

I. Circonstances historiques

La date de construction

La plupart des monuments aux morts ont été construits entre 1920 et 1922, principalement en 1921, où des cérémonies d´inauguration furent célébrées chaque dimanche dès le retour des beaux jours. Le département de la Somme a cependant la particularité de présenter des constructions étalées sur toute l´entre-deux guerres : on y a élevé des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale jusqu´à la veille de la seconde. A Auchonvillers, par exemple, le monument ne fut achevé qu´en 1936.

Cette situation est due à l´ampleur des combats qui touchèrent l´est du département. Une fois conclue l´armistice, le premier souci des communes dévastées fut de reconstruire et le monument aux morts ne représentait pas l´investissement le plus urgent. Pourtant, la volonté de l´ériger était déjà affirmée. Son emplacement était fixé à l´avance sur les plans de la reconstruction. Dans certains bourgs (Sailly-Laurette et Epehy, en 1921), ils ont même été montés au milieu des ruines. Le Progrès de la Somme du 6 octobre 1921 met en relief cette hâte à honorer les morts : « La commune d´Epehy si cruellement éprouvée par l´invasion, n´a pas voulu attendre davantage pour honorer la mémoire de ses 58 enfants, tombés au Champ d´honneur pendant la guerre. Et c´est parmi les ruines qu´un monument, élevé en leur honneur, a été inauguré dimanche dernier ». Mais en général, l´érection des monuments aux morts des arrondissements de Péronne et de Montdidier prit quelque retard sur celui d´Abbeville. Même des communes de taille respectable comme Ham (1925), Péronne (1926), Roye (1927) ou Villers-Bretonneux (1928) attendirent le deuxième quart du siècle pour construire leur monument aux morts.

La pression de l´opinion publique encourageait cependant les maires à ériger le monument au plus vite. En 1921, le maire d´Embreville se vit ainsi réclamer par trois anciens combattants, en prose et en vers, le monument aux morts, qu´il ne paraissait pas pressé de construire :

« Pour ceux qui sont restés là-bas,

Pour leurs femmes et leurs enfants,

Pour ceux qui reviennent des combats,

Pour leurs descendants,

M. le Maire, vite un Monument ! »

(Bresle et Vimeuse, 30 avril 1921).

Inaugurant le monument aux morts d´Amiens en 1929, Lucien Lecointe s´excusa de cette date tardive, en remerciant le comité d´érection « au nom des familles de nos morts qui désespéraient de voir enfin rendu à leurs enfants le témoignage de reconnaissance qui leur était dû » (Progrès de la Somme, 15 avril 1929).

Inversement, les communes qui avaient réussi à ériger rapidement leur monument pouvaient en tirer gloire, comme Le Translay, dont le maire souligne la précocité en 1921 : « Notre commune, qui la première du canton a vu s´élever une pierre commémorative à ses Défenseurs, ne veut pas voir s´éteindre ce sentiment de Reconnaissance qui s´adresse principalement à ses Morts, véritables Héros de la Grande Guerre, sans oublier leurs frères d´armes, les mobilisés » (Bresle et Vimeuse, 19 novembre 1921).

Dans les communes de la reconstruction, l´inauguration du monument aux morts était souvent couplée avec celle des bâtiments communaux relevés de leurs ruines (Nurlu, Bouvincourt, Eclusier-Vaux). A Devise le 23 juin 1935, on inaugura ensemble le monument aux morts, la mairie, l´école et la salle des fêtes dans le cadre de la « Fête de la Renaissance », placée sous la présidence d´honneur de Paul Boncourt. Parfois, on choisit pour l´inauguration une date symbolique : ainsi à Bouchavesnes, ce fut à l´occasion du dixième anniversaire de la bataille de la Somme que l´on dévoila le monument aux morts. Mais le plus souvent, l´inauguration eut lieu une fois les travaux terminés et la cérémonie réglée. La date d´inauguration correspond donc généralement à la fin de la construction, même si des aménagements pouvaient être faits après coup (concernant l´entourage du monument, par exemple). Parfois, l´autorisation préfectorale et même la signature des marchés sont intervenues après l´inauguration du monument, mais ces dates officielles ne constituent que la régularisation d´une érection déjà terminée.

Le déroulement de la construction

Quelque soit la taille et la situation de la commune, la réalisation du monument aux morts passait par les mêmes étapes. L´initiative pouvait en revenir soit à la municipalité, soit aux anciens combattants. Dans quelques communes, ces derniers se montrèrent jaloux de leurs prérogatives et ne partagèrent qu´à regret le patronage de l´entreprise : ainsi à Doingt-Flamicourt, comme l'exprime le maire dans une lettre au préfet du 24 juillet 1924 : « la section des anciens combattants avait l´intention d´ériger le monument sans vouloir connaître le conseil municipal [...]. Ce n´est qu´acculée aux difficultés administratives relevées dans votre réponse qu´elle consent à entrer en pourparlers avec la municipalité. Jusqu´à ce jour, son attitude à l´égard du conseil municipal avait été combative et trop souvent d´une incorrection volontaire » (AD 80 ; 99 R 334 025). Inversement, dans certaines communes, la municipalité chercha à tenir les anciens combattants hors de l´affaire, provoquant leur indignation : à Tours-en-Vimeu, « les anciens combattants sont fort surpris de n´avoir pas été convoqués pour élaborer les détails de la fête en perspective » (Bresle et Vimeuse, 9 juillet 1921).

La décision de construire un monument aux morts de la commune donnait lieu à plusieurs démarches administratives. Elle devait faire l´objet d´une délibération du conseil municipal, ensuite soumise à approbation préfectorale. En outre, le projet devait recevoir l´accord de la commission d´examen créée au niveau départemental pour veiller à l´esthétique des productions. Cette commission, établie en 1920, avait pour membres : E. Douillet, architecte à Amiens ; J. Ballereau, architecte départemental à Amiens ; Henry Neys, architecte à Amiens. Elle était présidée par Albert Roze, directeur de l´Ecole des Beaux-Arts d´Amiens et lui-même sculpteur et auteur de nombreux monuments aux morts de la Somme. Les archives de la commission d´examen sont riches en dessins préparatoires, car ses membres réclamaient des croquis et des maquettes afin de rendre leur avis. Le poids réel de ces injonctions, souvent très précises, ne doit pas être surestimé : dans plusieurs communes comme Foucaucourt-en-Santerre ou Fresneville, le maire indique que le monument est déjà érigé et qu´il est donc impossible de tenir compte des critiques formulées par la commission d´examen. Toutefois cette désinvolture n´était pas sans risque. En effet, l´avis délivré par la commission d´examen motivait l´autorisation préfectorale dont les communes avaient besoin pour payer les travaux, il leur fallait donc obtenir l´aval de cette commission, sous forme d´avis favorable ou tout au moins de reconnaissance d´un état de fait [3]. Bien souvent la commission s´est bornée à entériner la construction de monuments qui n´étaient pas de son goût : ainsi à Lawarde-Mauger, « la commission ne peut qu´exprimer le regret de voir réaliser un monument d´un caractère aussi peu esthétique » (avis du 6 juin 1923) [4].

Sur le terrain, la direction des opérations était généralement confiée à un comité créé spécialement pour l´occasion et dissout une fois le monument érigé. Ces comités, soumis à autorisation préfectorale, étaient chargés de recueillir la somme nécessaire à la construction du monument en organisant des quêtes, des fêtes, des souscriptions, etc. En application de la loi du 30 mai 1916 et du décret du 18 septembre 1916, ces comités pouvaient faire appel à la générosité publique au titre des « oeuvres de guerre ». C´est à eux que la commune et l´Etat remettaient leurs subventions pour le monument. En outre, les comités d´érection choisissaient généralement l´auteur et le projet du monument, voire son emplacement (mais celui-ci pouvait rester du ressort du conseil municipal). Ils s´occupaient éventuellement du concours lancé pour ce choix, ainsi que le prévoyaient parfois leurs statuts [5]. Ils organisaient aussi la cérémonie d´inauguration.

Les membres de ces comités d´érection pouvaient appartenir à deux groupes : celui des «personnes honorables» de la commune [6], ou celui des anciens combattants. Les bureaux des comités étaient souvent désignés par le conseil municipal et travaillaient en collaboration avec ce dernier. A Péronne, le président du comité était le maire de la ville, Charles Boulanger, et à Fort-Mahon, c´était le premier adjoint au maire (AD 80 ; KZ 2520). Cependant, certains comités d´érection se sont opposés au maire de la commune, par exemple à Allenay où le comité était poussé par une partie du conseil municipal hostile au maire, et lançait des appels à la population par la voix des journaux locaux (AD 80 ; KZ 2520).

Le financement des monuments était généralement assuré par une souscription publique, complétée par une subvention municipale qui était souvent étalée sur deux budgets annuels. Les communes pouvaient également bénéficier d´une aide de l´Etat mais celle-ci était rarement élevée ; son montant était proportionnel à la subvention du conseil municipal et aux pertes humaines subies par la commune. Souvent cette aide était versée après l´édification du monument et la municipalité devait en demander la désaffectation.

La Somme faisant partie des régions dévastées, certaines communes ont pu puiser à d´autres sources de financement : les dommages de guerre (ainsi à Albert ou à Lamotte-Brebière) ou le don d´une commune marraine (Cognac à Proyart, Monaco à Gueudecourt, Sully-sur-Loire à Auchonvillers). Ce don pouvait être fait spécialement pour l´acquisition d´un monument aux morts ; s´il n´était pas explicitement destiné à cet achat, il fallait l´accord des communes marraines avant d´affecter la somme à la construction du monument.

Certains monuments aux morts ont été érigés essentiellement grâce à la générosité des habitants de la commune : parfois une inscription rappelle l´importance de la souscription publique. A Manancourt-Etricourt, les anciens combattants demandèrent qu´un « tableau d´honneur portant les noms des membres bienfaiteurs et donateurs » soit établi et remis à la municipalité qui en conserverait la garde (AD 80 : KZ 2520). Des bénévoles (anciens combattants, jeunes filles, dames quêteuses) visitaient les habitants pour recueillir leurs dons : «Les gardes-champêtres passeront à domicile pour recueillir les souscriptions. Petits enfants, videz vos tirelires. Donnons tous très largement pour glorifier et perpétuer le souvenir de nos chers Morts qui, par le sacrifice de leur vie, nous ont sauvé de la ruine et de l´esclavage» [7]. Des quêtes étaient également organisées lors des mariages pour la construction ou l´entretien du monument aux morts, par exemple à Bailleul (6 août 1922), Wanel (24 septembre 1922), Forest-l´Abbaye (18 juillet 1923), etc. Lors de l´inauguration, des cartes postales et des insignes étaient vendus au profit de l´oeuvre du monument et la municipalité interdisait toute vente concurrente. Les journaux publiaient le montant des sommes obtenues, parfois assorti des remerciements du comité d´érection du monument, comme à Chépy : « Cette souscription magnifique, due à la générosité de tous les habitants, sans exception, s´est effectuée dans un large d´union et de concorde. Elle prouve que chaque famille, à Chépy, tient à honorer et à perpétuer le glorieux souvenir des enfants de la petite Patrie Morts pour que la grande Patrie puisse vivre dans la Paix » (Bresle et Vimeuse, 5 novembre 1921).

Dans certains cas, le monument a été offert par une personne privée [8], souvent pour honorer la mémoire d´un fils unique mort à la guerre (Proyart). Dans d´autres, l´exécution des travaux est partiellement prise en charge par des particuliers : transport des matériaux [9], préparation du soubassement [10], et même sculpture [11] ou motif décoratif. A Liomer, « M. Clairé Edmond, conseiller municipal, a fait gracieusement poser sur le monument élevé en l´honneur des enfants de la commune morts pour la France, un joli coq qui, comme une sentinelle vigilante, veille fièrement au repos de nos glorieux morts » (délibération du conseil municipal, 7 juillet 1922. AD 80 ; 99 R 334 031). De même, le terrain sur lequel s´élève le monument peut être donné à la commune par son propriétaire (Epagne, Manancourt-Etricourt, Warlus, Woincourt), ou vendu pour un franc symbolique (Lamotte-Buleux, Neufmoulin). Enfin, les industriels implantés localement ont parfois contribué à l´effort financier, ainsi à l´Etoile où la famille Saint offrit 2000 francs pour l´érection du monument aux morts. Par ailleurs, les industriels prenaient souvent part au comité chargé de l´érection du monument, ainsi à Vauchelles-les-Quesnoy où le comité fut présidé par M. Caudron.

D´une façon générale, l´emplacement du monument ne constitue pas une source de dépense pour la municipalité qui choisit le plus souvent un terrain communal ou une portion de cimetière pour laquelle elle ne paie pas de concession. Les travaux de fondations, généralement pris en charge par la commune et confiés à des maçons ou à des entrepreneurs locaux, ne sont pas non plus trop coûteux. En revanche, le prix des monuments eux-mêmes peut atteindre plusieurs dizaines de milliers de francs et constitue donc une lourde charge pour les finances de la commune. Celle-ci était souvent obligée de procéder à la vente d´arbres ou de terrains communaux [12], de recourir à une imposition extraordinaire, ou encore d´emprunter auprès d´un particulier ou du Crédit Foncier. Le sacrifice était particulièrement lourd pour les petites communes, dont les moyens financiers étaient très réduits : « Malgré sa population infime qui n´atteint pas cent habitants, la petite commune de Courcelles-au-Bois, sur l´initiative patriotique de son maire dévoué, M. Lefebvre, s´est imposée la lourde charge d´élever à ses enfants morts pour la France un monument qui perpétue leur souvenir » (Progrès de la Somme, 13 octobre 1922). Les difficultés de trésorerie retardaient souvent la construction du monument ; en 1932, les anciens combattants de Mametz firent appel à la générosité publique en faveur du monument aux morts, qui « n´a pu être encore érigé par manque de ressources de la commune » (Gazette de Péronne, 31 mars 1932).

La gestion de ces sommes donna parfois lieu à des agissements troubles, ou tout au moins suspects. A Aigneville, «un curieux» remarqua ainsi : « De l´avis de tous, nous avons -pour la somme employée- un monument des plus mesquins, emblèmes et gravures sont loin de faire honneur à leur inspirateur. De plus nous ne savons pas quand il sera entouré d´une grille décente » ; or le trésorier du comité n´entendait pas rendre de compte (Bresle et Vimeuse, 4 février 1922). A Humbercourt, le maire avait pour sa part gardé dans une caisse secrète une partie de la souscription ; dénoncé par l´instituteur, il fut entendu par le juge ; « voilà la belle histoire, et je suis très inquiet, elle me mènera au tombeau » (AD 80 ; 99 R 334 030 : lettre du maire à un sénateur, 5 juin 1924).

L´inauguration

Lorsqu´un comité avait été formé pour la construction du monument, c´est lui qui gérait toutes les sommes destinées à l´entreprise, y compris la subvention de la municipalité. Mais à l´occasion de la cérémonie d´inauguration, le président du comité remettait solennellement le monument achevé au représentant communal.

Ce grand jour ne coïncidait pas nécessairement avec la fin de la construction : dans certains bourgs, plusieurs mois s´écoulèrent entre la réception des travaux et l´inauguration officielle. Inversement, le monument pouvait recevoir de nouvelles interventions après son inauguration : souvent on voulut rajouter une grille [13]. Parfois le monument reçut un complément de décor : un coq en bronze, voire une statue comme à Saint-Acheul (Amiens).

Mais le jour de l´inauguration n´en est pas moins l´« acte de naissance » du monument aux morts, enfin dévoilé aux yeux de la population. La journée commençait généralement par une cérémonie religieuse : messe de requiem et bénédiction du monument. Comme le reste du bourg, l´église recevait pour l´occasion un décor particulier : un catafalque aux couleurs nationales [14], ou un tertre surmonté d´une croix de bois rappelant les tombes militaires [15]. Puis venait la cérémonie civile : le maire ayant reçu les personnalités invitées à l´inauguration, on partait en cortège vers le monument, dont le voile était levé après l´appel des noms des morts. Le tout s´achevait par un vin d´honneur ou un banquet.

Ce jour était l´occasion d´un grand rassemblement communal. Tout le village, toute la ville se préparait pour l´événement : les rues qu´empruntait le cortège étaient ornées de guirlandes, de drapeaux hissés sur des mats et d´arcs de triomphe élevés par les habitants ou par d´anciens poilus. Même les petites communes consentaient un effort : « Toute la population avait tenu à donner au village, par une propreté méticuleuse des rues et des maisons, et un décor simple, l´air respectueux et déférent qu´il convient pour ce jour solennel » [16]. L´instituteur jouait un rôle particulièrement important dans la préparation de cette journée, parfois assisté du curé [17].

Le cortège comprenait invariablement la fanfare, les gendarmes et sapeurs-pompiers, les enfants des écoles, les anciens combattants et les « autorités » : «Les austères « Habits Noirs » fermaient ce modeste mais impressionnant et lent défilé de personnes silencieuses, recueillies » [18]. Dans les communes qui avaient reçu la croix de guerre, cette décoration figurait aussi dans le défilé, portée sur un coussin. Enfin, le cortège était souvent ponctué de groupes allégoriques formés par les enfants et les jeunes gens du bourg, en costume : on y représentait la France victorieuse et ses alliés [19], les provinces reconquises, parfois Jeanne d´Arc et ses pages [20]. Souvent apparaissait aussi la France en deuil avec ses orphelins [21]. De véritables orphelins de guerre participaient à ces représentations, ainsi à Grand-Laviers où un orphelin de sept ans faisait un petit poilu « qui, par son attitude martiale, appelle tous les regards » (Pilote de la Somme, 28 octobre 1921). L´enrôlement des victimes de la guerre dans ces groupes déguisés revêtait un aspect moral : un « groupe de poilus indignés » critiqua la présence, dans le cortège d´Huppy, d´« une jeune fille représentant la France dont la famille n´a nullement souffert de la guerre, leur fortune au contraire n´ayant fait que s´accroître pendant ces terribles années. Nos camarades en tressaillent dans leur froid linceul ; c´était à celles dont le père, le frère sont tombés au champ d´honneur qu´il appartenait de rendre hommage à ceux qui ne sont plus » (Bresle et Vimeuse, 13 août 1921).

Ce cortège avait un aspect chatoyant, rehaussé par le son de la fanfare. Cependant, plusieurs communes tinrent à conserver sa dignité à la cérémonie, empreinte de deuil. A Feuquières-en-Vimeu, « Ce ne fut pas une fête avec un grand débordement de pompe fastueuse, mais une cérémonie funèbre faite pour honorer la mémoire de ces martyrs du devoir. Et le soir les cafés fermèrent de bonne heure et le bas n´eut pas lieu [...]. Ce fut la journée des morts, la journée du recueillement, où plus d´un coeur blessé sentit se rouvrir la profonde déchirure qui jamais ne se guérira » (Pilote de la Somme, 22 octobre 1922). Mais l´émotion de rigueur en ce jour consacré aux défunts s´accommodait souvent de manifestations moins sérieuses : ainsi à Bovelles, « les larmes coulèrent de tous les yeux » à l´appel des noms des morts et « la foule s´écoula silencieuse et recueillie » mais la fin de la journée n´en fut pas moins occupée par la distribution de jouets aux enfants, des courses à pied, en sac et à bicyclette, et un bal champêtre (Progrès de la Somme, 14 juillet 1920). De même à Eclusier-Vaux, la journée d´inauguration du monument aux morts et des bâtiments communaux, le 13 mars 1932, s´acheva par une séance de cinéma.

Tous les habitants participaient à la cérémonie, soit comme spectateurs, soit comme membres du cortège. L´inauguration du monument aux morts est une sorte de procession communale, dans laquelle tous sont présents pour honorer les morts [22]. C´est une idée qui revient fréquemment dans les discours accompagnant l´inauguration du monument et dans les articles de journaux consacrés à l´événement : « Nous insisterons tout particulièrement sur l´élan avec lequel toute la commune s´était associée à cette manifestation, l´affluence qui se pressait au cimetière (plus de 1500 personnes) » [23]. A Drucat-le-Plessiel, le maire « demande à ceux qui viendront après nous de rester toujours unis devant ce monument », tandis que des poilus déposent au pied de l´édicule une palme portant la devise « Unis comme au front » (Pilote de la Somme, 17 avril 1921). A Caours, le représentant des anciens combattants exhorte les habitants à l´union : « Tous unis, à quelque parti que nous appartenions, travaillons à maintenir, à cimenter cette union sacrée » (Pilote de la Somme, 5 juillet 1921). Cette volonté est parfois inscrite sur le monument lui-même : à Chépy apparaît la devise « Soyons unis pour vivre comme ils le furent pour mourir ».

La cérémonie d´inauguration du monument aux morts est donc pour la commune l´occasion d´affirmer son identité et son unité, comme le dit le maire : « Nous sommes ici en Famille, la Grande Famille des Habitants de Bouvaincourt, pour honorer la mémoire de ceux des Nôtres, que la Guerre nous a pris pour toujours ». (Bresle et Vimeuse, 15 octobre 1921). L´affirmation identitaire est particulièrement nette dans les villages où le cortège passait dans toutes les rues avant d´atteindre le monument : à Lamotte-Buleux « le cortège fit le tour de la commune, passa sous douze arcs de triomphe, tous de bon goût et bien garnis, et on revint au pied du monument où s´était massée la foule » (Pilote de la Somme, 8 juillet 1921).

Mais la cérémonie d´inauguration est aussi le moment de lancer des idées politiques. Celles-ci sont parfois fortement nationalistes. A Caours, le représentant des anciens combattants incite à ne pas pardonner à l´Allemagne : « Il est des cas où la haine est permise, c´est quand elle se voue à ceux dont les crimes semblent avoir fait reculer de vingt siècles la civilisation, cette haine s´élève alors à la hauteur d´un devoir et s´appelle la Justice. Ce monument doit l´entretenir car il faudra nous souvenir que cette guerre ambitieuse et barbare a été voulue par le gouvernement allemand avec l´intention de s´emparer et de soumettre sous son joug nos plus riches provinces » (Pilote de la Somme, 5 juillet 1921). Lors de l´inauguration du monument élevé dans le stade Paul-Delique à Abbeville, le 24 septembre 1922, le haut commissaire pour l´éducation physique et la préparation militaire au ministère de la Guerre tient lui aussi un discours anti-germanique : « La Jeunesse Française doit crier à la Jeunesse Allemande : Vous avez détruit nos villages, réparez-les, je ne vous inquièterai pas. Mais, si vous ne vous exécutez pas, voyez : je m´entraîne et si vous voulez vous soustraire à vos obligations, l´homme pacifique que je suis, redeviendra le lion de 1914 » [24].

Le monument aux morts est ainsi « récupéré » dans un but politique, et interprété en ce sens. A Gamaches : « Ce soldat en arme que représente notre monument aura toujours l´oeil fixé sur nos ennemis de l´Est, toujours il leur dira que le soldat français est là et qu´il veille sur les siens, que sa bravoure qui leur est connue leur criera toujours : « On ne passe pas ». Ce coq gaulois qui accompagne le soldat est le symbole du courage et de la vigilance ; il leur chantera toujours que le peuple français est impérissable. A nous, il nous dira : « N´oubliez pas que la race maudite du Germain est toujours debout, sa haine pour la France est invétérée. Guérissez vos blessures pour pouvoir lutter encore, pour être toujours forts et pour cela l´union de tous est indispensable » [25]. De même, à propos du monument de Canchy : « Taillé dans la pierre de Verdun, un soldat casqué, l´arme à portée de la main, regarde vers l´est. L´expression est sobre, nette, symbolique : la guerre est finie, mais la paix n´est pas gagnée ; l´ennemi héréditaire fut vaincu, mais son orgueil et partant sa force n´ont point été abattus. Est-ce donc faire preuve d´instinct belliqueux que de demeurer sur une vigilante garde. Telle est la haute signification de l´oeuvre que j´ai pu contempler hier » (Spectator, Pilote de la Somme, 13 janvier 1922).

D´autres discours en revanche mettent en avant le désir d´éviter une nouvelle guerre, comme celui du sénateur Thuillier-Buridard, lors de l´inauguration du monument aux morts de Ferrières, le 13 mars 1921 : « Travailler au développement des idées de liberté, de justice, d´union et de fraternité, tel doit être le but idéel de tout républicain pour éviter le retour de telles calamités » (Progrès de la Somme, 16 mars 1921). Le sénateur reprend l´idée dans son discours d´inauguration du 7 août 1921 à Vignacourt : « Jurons que, dans l´avenir plus encore que dans le passé, nous haïrons profondément la guerre, créatrice de dévastation et de malheur » (Progrès de la Somme, 9 août 1921). S´adressant aux morts de Gamaches, le conseiller général Saliès regrette : « Vous êtes morts pour que cette guerre soit la dernière et que vos enfants ne revoient plus de pareils massacres, et partout sur la terre la guerre sévit en ce moment » (Bresle et Vimeuse, 21 août 1921).

D´une façon générale, tous ces discours sont imprégnés de l´idée de la supériorité morale de la France, sanctuaire des valeurs. « Sur son sol ont été sauvées les libertés de l´univers. Sur son territoire les démocraties alliées ont écrasé les dernières autocraties ambitieuses et menaçantes » [26]. Ils sont morts pour le droit et pour la justice, ils sont tombés pour que la France ne pérît point et restât le drapeau des libertés humaines » [27]. « N´oublions pas qu´à côté du sentiment intime de la défense de la petite et de la grande Patrie s´était glissée en notre âme une responsabilité morale beaucoup plus large. Nous savions, et nos morts y ont peut-être pensé plus que nous, que nous étions aussi les champions du Droit [...]. C´est, qu´appartenant à un peuple libre, non seulement nous ne voulions pas retourner en esclavage, mais que nous offrions notre vie à la condition d´obtenir plus de liberté encore, plus de bien-être pour tous et plus de justice » [28]. « Certes nous la payons cher, cette gloire d´être des apôtres, des missionnaires du genre humain. Ces monuments, ces cimetières que l´on rencontre dans chaque ville ou village en sont le témoignage » [29].

Au-delà de ces harangues de haute volée, la construction et l´inauguration d´un monument aux morts jouaient un grand rôle dans la vie politique locale. Les députés ne manquaient pas de se faire voir à l´inauguration des monuments de leur circonscription, courant parfois d´une commune à l´autre pour assister aux festivités : à Hallencourt en 1921, « M. des Lyons, député, honora la cérémonie de sa présence, mais il dut se retirer pour se rendre à d´autres cérémonies du même genre en plusieurs endroits » (Bresle et Vimeuse, 25 juin 1921). Inversement, réussir à déplacer une personnalité politique, voire militaire, représentait pour la commune et pour son maire une preuve d´importance et de puissance. Aussi le maire d´Abbeville fit-il appel au maréchal Foch pour rehausser l´éclat de la journée d´inauguration.

Le monument aux morts pouvait représenter un argument électoral de poids. A Saint-Maxent, lors des élections municipales du 7 décembre 1919, le candidat élu « s´est uni à la liste des poilus et leur a fait la promesse d´ériger, comme dans la plupart des communes, un monument commémoratif » [30]. Le retard dans la réalisation d´un monument aux morts pouvait même coûter son mandat à la municipalité. A Embreville, les anciens combattants menacent le maire de ne pas le réélire s´il ne donne pas à la population le monument qu´elle réclame (Bresle et Vimeuse, 30 avril 1921). A l´occasion de l´élection municipale complémentaire du 6 novembre 1921, un groupe d´électeurs de Feuquières-en-Vimeu soutient le candidat Joseph Bernard, au nom de « tous les démobilisés honteux de voir Feuquières loin derrière tous les autres villages pour le Monument aux Morts » (Bresle et Vimeuse, 5 novembre 1921).

Cet aspect politique a d´ailleurs choqué certains contemporains. Commentant dans la presse l´élection municipale de Saint-Valery, « un groupe d´électeurs cayolais » regrette l´utilisation du monument aux morts dans un but électoraliste : « dans chaque localité un groupe tient à avoir le privilège de l´héroïsme et fait de cette question sacrée entre toutes : le culte de nos morts, un tremplin électoral » (Pilote de la Somme, 9 mai 1922). Le monument aux morts est censé demeurer hors des partis. Citant en exemple la bourgade de Fouilloy, le Progrès de la Somme souligne, en parlant de la souscription, que « tous les habitants y participèrent, sans distinction d´opinion. La cérémonie fut donc organisée dans la plus grande neutralité ». De même, le maire d´Amiens se flatte d´avoir constitué un comité pour l´érection du monument aux morts, regroupant toutes les tendances ; ceci n´empêche pas la cérémonie d´inauguration de cristalliser les fractures politiques, puisque le préfet de la Somme reçoit du gouvernement l´ordre de ne pas assister à la célébration.

Cette dimension politique, loin de disparaître une fois célébrée l´inauguration officielle, reste attachée au monument. Les 14 juillet et 11 novembre sont autant d´occasions pour délivrer des discours politiques au pied du monument aux morts. Des orateurs de toutes tendances s´en emparent. A Cambron, le 11 novembre 1923, le groupe communiste lit face au monument un texte politique se terminant par le cri de « Guerre à la guerre ». A Péronne en 1935, le monument aux morts est un lieu de démonstration pour les Croix de Feu : le matin du 11 novembre, avant la cérémonie officielle, une centaine de leurs membres se rend au monument, en colonne par trois et au pas cadencé, fanions en tête, pour y déposer une gerbe.

Malgré son caractère sacré, le monument aux morts fut même utilisé de façon plus ironique pour défendre des intérêts locaux, ainsi par cet administré de Bouttencourt réclamant un service des ordures aux conseillers municipaux : « Allons, Messieurs, si vous avez eu un beau geste envers ceux qui ont sacrifié leur personne et qui sont tombés pour la grande cause, faites au moins quelque chose pour ceux qui ont eu le bonheur de survivre à la grande hécatombe » (Bresle et Vimeuse, 15 octobre 1921).

II. Les auteurs

La plupart des monuments aux morts de la Somme peuvent être attribués à un ou plusieurs auteurs, grâce aux signatures ou aux documents d´archives (en particulier les marchés liant le fournisseur à la commune). Souvent, la réalisation du monument faisait intervenir plusieurs personnes : le concepteur du projet, le réalisateur du gros-oeuvre, le sculpteur chargé du décor, le maçon employé pour les fondations et la base de l´édicule, le ferronnier pour la grille d´entourage, voire l´architecte-paysagiste pour l´aménagement de l´ensemble. Mais une seule entreprise pouvait aussi prendre en charge l´ensemble de la construction, surtout dans les petites communes.

Il est souvent difficile de faire la part des différentes « mains » qui ont pu collaborer. Pour les oeuvres de série, on connaît généralement le nom du marbrier qui a fourni le monument, mais non celui de l´auteur du modèle ensuite reproduit à plusieurs dizaines d´exemplaires [31].

Certaines de ces effigies sont célèbres et leurs auteurs sont bien connus : ainsi le soldat Résistance de Pourquet (Dompierre-sur-Authie, Morisel), le soldat de Benet (Cappy, Raincheval), celui de Leyritz (Champien) ou encore le soldat mourant de Jules Déchin. Mais de nombreuses autres sculptures de série restent anonymes, comme les oeuvres en fonte ou en marbre proposées par Gourdon. En outre, le domaine du sériel est aussi celui de la copie : les modèles les plus appréciés ont souvent été repris à leur compte par de petits producteurs, qui ne faisaient bien évidemment pas référence à leurs sources.

Même en matière d´oeuvres plus originales, les conditions de travail ne sont pas précisément définies. Un sculpteur comme Charles Gern, à Albert, passait des marchés qui comprenaient non seulement les travaux de sculpture proprement dits, mais aussi la conception et la réalisation de la partie architecturale de l´édicule, y compris les fondations ; une partie de ces travaux fut probablement sous-traitée, mais à qui ? D´une façon générale, de nombreux monuments furent commandés à des sculpteurs, qui réalisèrent le décor mais laissèrent le gros-oeuvre à des entrepreneurs ou à des marbriers. Le nom de ces derniers apparaît parfois dans la signature portée sur le monument, mais il n´est pas mentionné dans les marchés passés avec la commune et, en l´absence d´inscriptions, il nous reste donc souvent inconnu. Enfin, sous le nom du sculpteur se profile en fait un atelier qui effectuait sans doute une grande partie de la tâche. Sans cette aide, le sculpteur s´avouait impuissant à achever dans les délais le monument commandé : pour la commune de Rollot, une clause du marché stipule que « M. Roze s´engage à mettre en place le monument pour la fin du mois de mai 1926 à moins d´un cas de force majeure (grève dans le personnel des carrières ou dans celui de la sculpture) » (AD 80 ; 99 R 334 036).

Malgré ces obscurités dans le détail des procédures, les fournisseurs de monuments aux morts sont dans l´ensemble bien identifiés. La grande majorité des monuments aux morts ont été commandés à des entreprises spécialisées, qui les produisaient en série. Ces maisons éditaient même des albums où le client pouvait choisir son modèle. Celui Marbreries Générales de Paris, dirigées par Gourdon, proposait ainsi plusieurs projets de monuments, avec possibilité de variantes : une statue de la République pouvait remplacer celle du Poilu mourant, au gré du commanditaire. Une véritable politique de démarchage permettait aux grands marbriers de diffuser leur production : de nombreuses commandes furent ainsi passées à la maison Gaudier-Rembaux par l´intermédiaire de son « voyageur » (Maizicourt, Molliens-Vidame, Naours). Signe de leur succès, les marbriers furent souvent débordés de travail. Le 29 janvier 1923, Delvienne, au Cateau, demanda ainsi au maire de Saint-Christ-Briost de bien vouloir « réclamer au service de votre sous-préfecture la décision prise au sujet de votre monument, que je puisse le terminer le plus tôt possible car je suis surchargé de besogne en monuments commémoratifs qui doivent tous se poser en mai et juin et le temps devient déjà court » (AD 80 ; 99 R 334 037).

Le plus souvent, la commune ou le comité d´érection faisait donc appel à un grand marbrier qui livrait la marchandise en pièces détachées, sur place ou à la gare la plus proche. Certains, comme Gaudier-Rembaux ou Gourdon (à Marchelepot), prêtaient un de leurs spécialistes pour le montage du monument. Mais d´autres marbriers (plus locaux) exécutaient eux-mêmes le montage et livraient le monument achevé à la commune (Lechien-Boindin, Carbonnier). Suivant les cas, le monument était érigé avec ou sans entourage. Une deuxième tranche de travaux était fréquemment engagée pour compléter le monument avec une grille ou un square gazonné. Ainsi à Feuquières-en-Vimeu, en 1923, le maire expose au conseil que « le monument élevé à la mémoire des enfants de Feuquières morts pour la France manque de cachet, par suite de l´absence d´un entourage » et la commune passe donc commande de cet entourage au marbrier qui lui a déjà fourni son monument aux morts en 1922.

Cette prédilection pour les modèles sériels entraîne évidemment une uniformité souvent dénoncée par la commission départementale chargée d´examiner les projets. Cette dernière remarque, à propos du projet de Gourdon pour Marchelepot, que « ce monument a déjà été vu et exécuté en plusieurs exemplaires » (AD 80 ; 99 R 334 032). La commission fut particulièrement agacée par la récurrence d´un modèle de Fiérain, marbrier à Abbeville, qui inonda l´arrondissement de ses pyramides. Mais la répétitivité n´était pas un critère discriminant, à en croire l´avis concernant le projet de Fontaine-le-Sec : « La commission a déjà reçu beaucoup de monuments trop semblables et tout en regrettant leur similitude elle n´a pas de raison de s´opposer à leur exécution » (AD 80 ; 99 R 334 027). De même à Grivesnes, si le monument est la réplique d´un autre modèle, « d´autres pourraient s´en plaindre, mais ne considérant que le monument en lui-même la commission donne un avis favorable » (AD 80 ; 99 R 334 029).

La prédominance de ces productions sérielles est bien sûr liée au coût des monuments : une oeuvre originale revenait plus cher qu´un modèle de marbrier. Certaines petites communes n´ont guère eu l´embarras du choix pour adopter un projet : répondant à la commission départementale qui lui conseillait « de s´adresser à un sculpteur qui sache composer un motif », le maire de Port-le-Grand demande le 19 février 1921 à la commission « de vouloir bien faire parvenir à la mairie un modèle de motif décoratif. Car la commune ne possède aucune ressource pour demander les services d´un sculpteur spécial, [... en outre], nous sommes bien décidés à ne pas nous adresser à un autre fournisseur pour la raison suivante que nous nous étions présentés chez plusieurs marbriers pour solliciter un projet de monument et que seul M. Dulermez a daigné nous répondre » (AD 80 ; 99 R 334 035).

Le tarif des marbreries pouvait être élevé : de nombreuses réalisations de Gaudier-Rembaux, de Decostre, de Dulermez ont coûté plus de 10 000 francs. Et le monument aux morts le plus cher de la Somme, celui de Proyart, est tiré du catalogue Gourdon.

Mais peut-être cette uniformité était-elle souhaitée par les commanditaires. Le maire de Maison-Ponthieu fait ainsi observer à la commission départementale, qui critiquait son projet : « Un monument semblable ou presque est érigé à Marconnelle près d´Hesdin [P.-de-C.] et produit bel effet » (AD 80 ; 99 R 334 032) [31]. Le maire de Picquigny signale lors de l´inauguration de monument, qu´il « est la reproduction exacte quoique un peu réduite de celui élevé il y a quinze jours à Villers-Bocage. L´exécution a été confiée au même marbrier habitant Picquigny » (AD 80 ; 99 R 334 035).

Le choix d´une production sérielle semble avoir rassuré les commanditaires, ainsi fixés sur le bon goût et la qualité du produit. Toutefois certaines communes n´ont pas voulu que leur monument ressemble à celui de leurs voisins. A Ytres, le marbrier Jules Delvienne « s´engage à ne pas reproduire ce monument dans un rayon de moins de 50 km de la commune » (AD 80 ; 99 R 334 038). Les journaux soulignent cette assurance de sécurité ; jugeant la réalisation d´un marbrier d´Abbeville à Drucat-le-Plessiel, le Pilote de la Somme considère qu´« en confiant son édification à un tel artiste, le Comité pouvait donc être sûr d´offrir aux habitants un monument aussi réussi que de bon goût » (22 avril 1921).

Les productions de Gourdon et de Jacomet se sont parfois révélées défectueuses. A Marquivillers, le monument livré par Gourdon n´a pas tenu ses promesses ; le coq prévu en marbre était en réalité en plâtre. La commune refusa de prendre livraison du monument et engagea un procès (AD 80 ; 99 R 334 032). Quant au modèle de « Poilu » en fonte commercialisé par Jacomet et fabriqué par la Maison Camus de Toulouse, il dut parfois être remplacé, faute de résistance aux intempéries, à Forceville et à Lanches Saint-Hilaire[33]. D´une façon générale, même s´il évitait les malfaçons, le marbrier limitait le plus possible ses frais, par exemple en évitant de fournier la maquette du monument [34].

Certaines communes se sont délibérément écartées de cette production sérielle et ont fait appel à des sculpteurs ou à des architectes, qui ont conçu pour elles une oeuvre originale. Il s´agit souvent de grosses communes, comme Amiens, Péronne ou Abbeville mais des localités plus petites ont aussi passé commande de projets originaux. Dans une lettre adressée au sous-préfet, le 4 avril 1927, le maire de Morchain souligne ainsi : « Malgré ses imperfections il a le mérite de ne pas sortir d´un atelier où on les fabrique en série ; il a donc une note originale » (AD 80 ; 99 R 334 033). La commission d´examen départementale (défendant ainsi le gagne-pain de son président, le sculpteur Roze) encourageait cette pratique : en mai 1921, pour le monument de Woincourt, dessiné par les architectes Chirol et Vivies, elle « exprime sa satisfaction que la commune se soit adressée à un homme de l´art pour étudier son projet qui sort de la banalité courante » (AD 80 ; 99 R 334 038).

Signe du réflexe identitaire qui a présidé à l´érection des monuments aux morts, la majorité des oeuvres originales sont l´oeuvre d´artistes locaux. Le plus prolifique fut le sculpteur amiénois Albert Roze, autour de 23 monuments dont certains sont d´ailleurs fort semblables.

On citera également : Valentin Molliens, qui avait son atelier à Longpré-les-Amiens, travailla à Etalon, Thézy-Glimont, Le Quesnel, Poix-dePicardie. Louis Leclabart, sculpteur à Amiens, exécuta plusieurs figurations de soldats au combat dans l´ouest de la Somme. Emmanuel Fontaine, installé à Paris mais originaire d´Abbeville, intervint à Saint-Riquier, Mers-les-Bains et Rue. Athanase Fossé proposa de réaliser gratuitement la sculpture du monument d´Allonville, son bourg natal, et Georges Legrand exécuta celle d´Hangest-en-Santerre, où sa femme était née. L´architecte Louis Faille conçut quant à lui, outre le monument de Péronne, celui du village de Nurlu où il avait vu le jour. Inversement Auguste Carvin, né à Sin-le-Noble (Nord) mais élève de Roze et installé à Amiens, réalisa plusieurs monuments aux morts dans la Somme, comme celui de Rosières-en-Santerre.

Cet enracinement local est parfois l´une des conditions expresses présidant au choix de l´auteur. Le concours organisé pour le monument d´Abbeville était réservé aux artistes picards et fut remporté par le sculpteur Leclabart, en collaboration avec l´architecte de la ville. A Albert, le concours lancé pour la reconstruction du monument de 1870 ne concernait que les artistes installés dans la ville.

Les commentaires portés sur ces sculpteurs dans les journaux de l´époque mettent l´accent sur le caractère éminemment picard de leurs oeuvres. Evoquant l´exposition consacrée à Albert Roze par les Rosati picards en 1921, le Progrès de la Somme souligne : « Picard, M. A. Roze l´est doublement, et par son origine et par ses oeuvres. Aimant sa petite patrie, que son talent honore d´ailleurs grandement, le maître statuaire lui a emprunté la plupart de ses sujets et les a traduits avec une rare fidélité d´expression » (Progrès de la Somme, 11 mars 1921). Le même journal commente la sculpture d´Auguste Carvin, Amiénois d´adoption sinon de naissance, pour le monument aux morts d´Ailly-sur-Noye : « Sujet spécial à la région, sortant de la série ordinaire [...]. En puisant ainsi aux sources pures du régionalisme, l´artiste s´est affranchi des préoccupations factices » (Progrès de la Somme, 4 janvier 1922). L´architecte du monument aux morts de Péronne, Louis Faille, natif de Nurlu, reçoit lui aussi les félicitations de la presse pour son oeuvre bien picarde : « Après avoir contribué d´une façon quasi bénévole à la renaissance d´une quinzaine de villages du Santerre, M. Faille a voulu une fois de plus marquer son attachement à la terre natale en réalisant un monument en rapport avec notre mentalité » (Gazette de Péronne, 24 juin 1926).

On a beaucoup moins sollicité les artistes non Picards. On peut citer des architectes parisiens comme Tord et Japy, ou rouennais comme Chirol, et pour la sculpture : André Abbal (Canchy) ; Hérant-Bender (Villers-Bretonneux) ; Paul Auban et Paul Theunissen (Péronne) ; Paul Ganuchaud (Fort-Mahon) ; Paul Landowski (Ault) ; Firmin Michelet (Bouchavesnes) ; Henri Charles Pourquet (Pierrepont-sur-Avre).

Ces commandes sont souvent issues d´un concours, organisé pour des projets d´envergure. On choisit des artistes réputés pour leurs commémorations de la Grande Guerre : André Abbal présenta un buste de Jaurès à l´exposition des Artistes Combattants au Salon d´Automne, et Paul Auban une sculpture pour le monument aux morts de Mirebeau au Salon de 1921 (Monuments de mémoire, p. 259). Firmin Michelet exécuta une statue du Souvenir pour le monument aux morts de Fabrezan, des groupes d´anges pour la chapelle de Dormans et l´effigie de Foch dans la clairière de Rethondes (A. Becker, 1969, p. 65) ; Pourquet fut l´un des grands statuaires de la commémoration, avec notamment le bronze Résistance, dont la commune de Morisel offre un exemple (A. Becker, 1969, p. 29). Landowski est l´auteur du célèbre monument des Fantômes.

D´autre part, ces artistes ont été sensibilisés au thème commémoratif par leurs maîtres : Ernest Barrias, qui forma Theunissen, Landowski et Pourquet, et Antonin Mercié, maître de Michelet, Abbal et Auban, réalisèrent en effet des oeuvres inspirées par la guerre précédente, celle de 1870 [35].

En matière de production sérielle, l´origine géographique des auteurs est moins nettement picarde. Le marché est partagé entre les entreprises locales (Lechien-Boindin à Albert, Polard à Péronne, Massin à Roye, Dulermez à Abbeville) et quelques grands marbriers installés dans le Nord (Gaudier-Rembaux à Aulnoye, Rombaux-Roland à Jeumont), à Paris (Gourdon) ou en Seine-Maritime (Decostre à Aumale).

En revanche, les petits travaux comme la pose des fondations, la construction du soubassement ou l´adjonction d´une grille d´entourage sont généralement le fait du maçon ou du maréchal-ferrant local. Le conseil municipal de Cagny décida ainsi en 1922 « d´entourer le monument d´une grille avec porte, et à prix égal de donner la préférence au maréchal-ferrant de Cagny » (AD 80 ; 99 R 334 024).

Le choix du fournisseur est parfois lié aux travaux qu´il a déjà réalisés dans la commune. A Daours, le monument aux morts fut demandé au marbrier Jeannot parce qu´il était le fournisseur habituel de la localité (AD 80 ; 99 R 334 025). A Longueau, il fut réalisé par l´entreprise Vandewalle, qui construisait depuis avril 1920 un grand ensemble de logements pour la Compagnie du Nord. A Auchonvillers, il fut commandé en 1933 à Charles Gern, déjà sollicité pour les chapiteaux de l´église paroissiale en 1932. Enfin, plusieurs projets de monuments aux morts sont dus à des architectes employés par la commune pour les travaux de reconstruction. C´est ainsi que Chirol dessina le monument de Framerville, après avoir restauré son église.

Si l´auteur du monument n´était pas Picard, il devait au moins être Français [36] : plusieurs marchés précisent que le monument aux morts sera élevé « par les soins d´un fournisseur français » [37]. « En aucun cas, le monument commandé ne sera de fabrication allemande » [38]. Cette préoccupation a sans doute été aiguisée par l´intervention d´entreprises allemandes dans la reconstruction des maisons détruites dans la Somme : l´appel à l´ancien ennemi a été mal accepté par la population [39]. La réticence envers l´Allemagne touche même les matières premières, puisque le marbrier Gourdon s´engage à n´employer « aucun produit de provenance allemande », pour le monument d'Hancourt en 1923 (AD 80 ; 99 R 334 030). Enfin, le style dans lequel le monument est construit doit être « bien d´art français », si l´on en croit le Mémoire explicatif de Brassart-Mariage pour le projet de Ham : « Une architecture bien française, simple, ne comportant pas de saillies inutiles et dangereuses au point de vue de la conservation du monument, doit être appliquée [...]. Il faut aussi éviter les conceptions ayant un caractère étranger à l´architecture française et au climat ; c´est ainsi qu´on concevrait mal, par exemple, de voir en style étranger un monument à la mémoire des Morts Français » (AD 80 ; 99 R 334 030).