Dossier d’œuvre architecture IA02010967 | Réalisé par
Hoin Karl-Michael (Rédacteur)
Hoin Karl-Michael

Responsable-adjoint (2018-2023) puis conservateur régional (depuis 2024) de l'Inventaire général Hauts-de-France.

Cliquez pour effectuer une recherche sur cette personne.
  • inventaire topographique, canton de Braine
Colombier
Œuvre étudiée
Auteur
Copyright
  • (c) Région Hauts-de-France - Inventaire général
  • (c) AGIR-Pic

Dossier non géolocalisé

Localisation
  • Aire d'étude et canton Communauté de communes du Val de l'Aisne - Braine
  • Commune Quincy-sous-le-Mont
  • Adresse 8 rue Principale
  • Cadastre 1984 B1 61 à 69
  • Dénominations
    colombier, pigeonnier
  • Parties constituantes non étudiées
    communs, jardin d'agrément, cour, portail

Situé au cœur du village de Quincy-sous-le-Mont, à cinq kilomètres environ au sud-ouest de Braine dans le Soissonnais, le manoir de Quincy dresse encore, parmi les bâtiments de sa ferme largement reconstruite au XIXe siècle, un colombier du XVIe siècle dont l'architecture singulière mérite qu'on s'y arrête. Ce colombier s'élève en position isolée dans la basse-cour, en bordure du mur qui sépare celle-ci du jardin du manoir.

La construction du colombier n'a pu être datée par dendrochronologie, sa charpente ayant été refaite vers 1780. Toutefois, son architecture savante le rattache aux campagnes de construction menées au manoir de Quincy par Nicolas Lempereur et permet de le dater de la première moitié du XVIe siècle.

Une expression de la dignité seigneuriale

Un tel édifice exprime la dignité seigneuriale de son commanditaire : en principe, seuls les seigneurs hauts-justiciers ou seigneurs de fief peuvent posséder un colombier. Situé à l'écart du manoir, celui-ci demeure néanmoins bien visible depuis les jardins, les fenêtres du logis et la chambre haute de la tour d'escalier - position stratégique qui en fait un véritable manifeste architectural.

L'économie du colombier à l'époque moderne

À l'époque moderne, l'essor des colombiers à pied s'intensifie, transformant le paysage rural et se généralisant au sein des domaines seigneuriaux. Cette expansion répond à des impératifs économiques précis.

L'élevage intensif des pigeons témoigne de leur forte consommation : leur chair fine, particulièrement appréciée, fait du colombier un véritable garde-manger, garantissant un approvisionnement constant en viande fraîche. Grâce à l'exceptionnelle capacité de reproduction du pigeon - qui peut pondre jusqu'à huit fois par an - le colombier représente une ressource quasi inépuisable.

Au-delà de son intérêt alimentaire, le colombier joue un rôle agricole essentiel. Il fournit un engrais naturel de grande qualité : la colombine, très prisée pour enrichir les sols et améliorer les rendements des cultures du domaine seigneurial. Cette fiente, particulièrement riche en azote, était si recherchée qu'elle faisait l'objet d'un commerce lucratif. Le surplus de pigeons et d'engrais pouvait ainsi être vendu sur les marchés locaux, générant des revenus complémentaires non négligeables pour l'économie domaniale.

Une architecture d'exception : la torsion maîtrisée

Volumes et matériaux

Le volume du colombier de Quincy-sous-le-Mont, plus ramassé et moins élancé que d'autres constructions similaires, lui confère une silhouette massive qui s'impose dans le paysage de la basse-cour. La structure associe un appareillage mixte d'une grande qualité d'exécution : chaînages, bandeaux et corniches sont taillés dans une pierre calcaire locale, tandis que le reste du parement est réalisé en blocage soigneusement appareillé. L'accès au pigeonnier se fait par une porte simple, surmontée d'une large ouverture destinée au passage des pigeons - dispositif fonctionnel d'une grande simplicité. Le toit conique, couvert d'ardoise selon la tradition régionale, couronne l'ensemble.

Le parti architectural : de l'octogone à l'hexadécagone

L'élévation du colombier se distingue par un parti architectural singulier, sans doute lié à la volonté de Nicolas Lempereur d'imprimer une marque particulière dans son programme de construction. Son caractère atypique, et peut-être unique en son genre, tient avant tout à son jeu de volumes et à l'organisation de ses façades, dont l'originalité, bien que peu perceptible de loin, révèle à l'examen une sophistication remarquable.

La base adopte un plan octogonal, choix qui fait écho à la forme de la tour d'escalier du manoir et s'inscrit dans une tradition architecturale répandue au XVIe siècle. Toutefois, au-delà de cette base d'environ 1,50 m de hauteur apparente, la structure évolue vers un plan hexadécagonal, une configuration de seize pans bien plus inhabituelle dans l'architecture civile de cette époque.

La prouesse technique de la transition

Le passage de l'octogone de base à l'hexadécagone des deux registres supérieurs a été traité avec un soin exemplaire. Un pan sur deux vient se superposer à une face de l'octogone en position centrée, tandis qu'un pan sur deux s'aligne sur ses angles. Cette disposition crée une transition d'une subtilité remarquable. Un bandeau mouluré en pierre de taille souligne la rupture entre les deux registres, tandis qu'aux angles de l'octogone, de petites demi-pyramides en pierre viennent atténuer la saillie et assurer une transition harmonieuse avec les nouveaux pans.

L'élément le plus remarquable de cette construction réside dans la mise en torsion progressive des façades : les faces et les angles s'inclinent graduellement vers la gauche, créant un effet de spirale parfaitement maîtrisé. Ce travail de précision géométrique aboutit à un décalage régulier entre les angles du sommet et ceux de la base : à la hauteur de la corniche, un angle sur deux de l'hexadécagone se trouve exactement dans l'axe des angles de l'octogone, tandis que les autres s'alignent avec le centre des faces inférieures.

Une recherche stylistique avant-gardiste

Si cette disposition n'a aucune utilité fonctionnelle, elle témoigne d'une maîtrise architecturale exceptionnelle et d'un soin particulier dans la conception du bâtiment. Ce type de mise en torsion évoque les recherches stylistiques développées entre la fin du XVe siècle et le premier quart du XVIe siècle, notamment dans l'architecture gothique flamboyante. On trouve ainsi des colonnes torsadées dans certaines églises gothiques tardives et des colonnettes sculptées au sein de portiques, mais ce principe n'avait encore jamais, semble-t-il, été appliqué à l'ensemble d'un colombier. Cette innovation fait du colombier de Quincy un cas d'étude unique, témoignant de l'audace créatrice de son concepteur.

L'intérieur : fonctionnalité et simplicité

À l'inverse de son élévation extérieure sophistiquée, l'intérieur du colombier se caractérise par une organisation d'une grande simplicité, pensée avant tout pour sa fonction d'élevage. Il adopte un plan circulaire et comprend un soubassement aménagé en poulailler, doté de niches creusées directement dans la maçonnerie. Ce niveau bas est séparé de la partie supérieure par un plancher en bois qui permettait l'accès aux boulins.

Les boulins destinés à accueillir les couples de pigeons ont aujourd'hui disparu, mais leurs fixations demeurent visibles sur les parois internes. Ils étaient constitués d'éléments en terre cuite, intégrés à une structure en terre crue armée ou en plâtre - technique courante dans ce type d'édifice, alliant économie de moyens et efficacité fonctionnelle.

Le colombier de Quincy-sous-le-Mont demeure un témoin exceptionnel de l'architecture seigneuriale du XVIe siècle. Par l'originalité de sa conception géométrique et la prouesse technique de sa réalisation, il illustre la capacité d'innovation des maîtres d'œuvre de la Renaissance française. Cette architecture en torsion, unique en son genre, mérite une attention particulière des historiens de l'art et appelle à une valorisation patrimoniale à la hauteur de son caractère exceptionnel.

  • Murs
    • calcaire moellon
    • pierre de taille
    • moyen appareil
  • Toits
    ardoise
  • Couvrements
  • Couvertures
    • toit conique
  • Escaliers
  • Jardins
    pelouse
  • Typologies
  • État de conservation
    mauvais état
  • Techniques
  • Représentations
  • Statut de la propriété
    propriété privée
  • Intérêt de l'œuvre
    à signaler
  • Protections

La particularité de ce pigeonnier est d’être animé par un mouvement spiralé dont chaque arête est soulignée par un chainage de pierre taillée. Il s’agit d’un pigeonnier tors dont il n’existe, à ce jour, aucun autre équivalent sur le territoire régional des Hauts-de-France.

Le Service Régional de l'Inventaire général du patrimoine culturel remercie Monsieur et Madame Philippe Guiffault, propriétaires, de lui avoir permis la visite du manoir de Quincy-sous-le-Mont en 2024-2025. Il remercie également Monsieur Denis Rolland, président de la Société historique de Soissons, et Monsieur Christian Corvisier de leur précieux concours dans la rédaction de ce dossier.

Documents d'archives

  • AD Aisne. Série T ; 13 T 377. Quincy-sous-le-Mont. Monographie par l'instituteur, signée Boileau, 1884.

    AD Aisne : 13 T 377
    Chapitres n°8 et n°17.

Bibliographie

  • PERRAULT, Christophe. Quincy-sous-le-Mont (Aisne). Datation par dendrochronologie du château. Besançon : C.E.D.R.E., 2023.

  • CORVISIER, Christian. Manoir de Quincy-sous-le-Mont (Aisne). Histoire du fief et de ses possesseurs, étude archéologique de l'architecture. Bruyères-sur-Fère : 2024.

  • FRANQUEVILLE, A. de. Notes sur quelques colombiers de Picardie [en ligne]. Bulletin de la Société des antiquaires de Picardie, Amiens : Duval et Herment, 1909.

    BNF-Gallica
    pp. 129-191.
  • HENRY, Yves. Le colombier, un signe extérieur de noblesse. Essai sur les colombiers en Bretagne [en ligne]. Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, tome 88, n°1, 1981.

    pp. 67-86.
  • PRIOUX, Stanislas. Répertoire archéologique du canton de Braine [en ligne]. Mémoires de la société archéologique, historique et scientifique de Soissons, tome XVI, 1861.

    pp. 55-56.
  • SERVICE RÉGIONAL DE L'INVENTAIRE GÉNÉRAL PICARDIE. Braine et son canton. Des horizons du Soissonnais aux confins du Tardenois. Réd. Frédéric FOURNIS ; photogr. Irwin LEULLIER et Frédéric FOURNIS. [Amiens] : Association pour la Généralisation de l'Inventaire régional en Picardie (AGIR), 2005.

    p. 86.
  • SEYDOUX, Philippe. Gentilhommières des pays de l'Aisne. Tome 2 : Soissonnais, Tardenois, Brie. Paris : La Morande, 2013.

    pp. 50-51.
  • VEILLON, Didier. Observations sur la jurisprudence et la doctrine françaises relatives au droit de colombier (XVIe-XVIIIe siècle) [en ligne]. In CHAUVAUD, Frédéric [et al.]. Justice et sociétés rurales. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2011.

    pp. 211-227.
Date(s) d'enquête : 2003; Date(s) de rédaction : 2025
(c) Région Hauts-de-France - Inventaire général
Hoin Karl-Michael
Hoin Karl-Michael

Responsable-adjoint (2018-2023) puis conservateur régional (depuis 2024) de l'Inventaire général Hauts-de-France.

Cliquez pour effectuer une recherche sur cette personne.