Logo =Inventaire Général du Patrimoine Culturel - Retour à l'accueil

Le Val-de-Nièvre - dossier de présentation

Dossier IA80009600 réalisé en 2008

LE TERRITOIRE

Un paysage entre vallée et plateau

Le Val de Nièvre s'étend en majorité sur le plateau crayeux du Ponthieu, à mi-chemin entre Amiens et Abbeville. Le plateau forme une étendue au relief assez souple dont le paysage varié, essentiellement constitué de grandes surfaces cultivées, est animé de bocages et de bosquets. La Nièvre prend sa source à Naours et suit une courbe est-ouest de 23 kilomètres. Elle est rejointe par le ruisseau de la Fieffes à Canaples, puis par celui de la Domart à Berteaucourt-les-Dames. Elle se jette dans la Somme à L’Étoile. Ce réseau hydrographique est bien visible sur la carte de Cassini de 1757.

Comme toutes les vallées affluentes de la Somme, celle de la Nièvre est bordée de versants dissymétriques. Les pentes les plus abruptes, où affleure le calcaire, sont parfois encore couvertes de larris, végétation rase aujourd'hui le plus souvent envahie de boisements. Les versants les plus doux sont cultivés ou aménagés pour les réseaux de circulation. Sur ces terrains en dénivelé, les champs sont souvent bordés par des rideaux, étagements de taluts raides couverts de végétation, qui sont l'héritage d'un parcellaire ancien. Les vallons adjacents forment autant d'accès vers le plateau, comme le Fond du Bois-Riquier à Ville-le-Marclet, la vallée de la Domart entre Saint-Léger-lès-Domart et Domart-en-Ponthieu, la Vallée Candas à Pernois, ou la vallée de Belval à Canaples. Par ailleurs, dans la moitié basse du bassin de la rivière (Saint-Ouen, Bettencourt-Saint-Ouen, Flixecourt, L’Étoile), le fond de vallée est très large et relativement plat. Le fond de vallée humide a longtemps été exploité en tourbières et utilisé comme prairies et marais communaux (appelés bassures), avant d'être drainé et asséché à partir du 18e siècle. Au cours du 20e siècle, les prairies naturelles ont peu à peu laissé place à des peupleraies, mais certaines prairies riveraines conservent localement un caractère bocager.

Les plateaux crayeux et fertiles sont occupés par les vastes cultures céréalières, ainsi que par les massifs forestiers de Ribeaucourt et de Martaineville au nord, et de Vignacourt au sud.

Deux formes d'agglomérations

Ces caractères géographiques ont conditionné l'implantation des zones d'habitat. Les villages de vallée, établis à mi-pente sur les versants protégés des fonds marécageux et inondables, adoptent le plus souvent la structure allongée du village-rue le long d'une voie principale qui les relie entre eux. Cette morphologie a favorisé à la fin du 19e siècle la conurbation des communes industrialisées le long de la Nièvre. Deux villages font exception, Saint-Ouen et Flixecourt, initialement développés le long de deux axes perpendiculaires à la vallée mais parallèles à la Somme, qui constituaient des voies de grande communication d'Amiens à Boulogne : respectivement l'ancienne chaussée Brunehaut et l'ancienne route royale.

La vallée de la Nièvre et ses vallées affluentes réunissent une population de 15 000 personnes en 2007, soit une densité de 80 habitants au km². Deux unités urbaines se déploient dans la vallée : celle de Flixecourt (Flixecourt et Ville-le-Marclet), qui compte 3 623 habitants ; et celle de Saint-Léger-lès-Domart (Saint-Ouen, Saint-Léger-lès-Domart, Berteaucourt-les-Dames, Pernois, Halloy-lès-Pernois et Canaples), qui compte 6 754 habitants. Toutefois, les communes industrialisées formant le bassin de la Nièvre sont les plus densément peuplées, et le bâti est plus lâche entre Pernois, Halloy-lès-Pernois et Canaples.

Reliés entre eux par un maillage de routes assez régulier, les villages de plateau (Fransu, Havernas, Ribeaucourt, Surcamps) ont souvent une configuration plus massée, qui est également celle de certains villages de vallon. Marqués par l'agriculture céréalière, ils formaient souvent à l'origine des villages-bosquets entourés de courtils, de haies bocagères et de vergers. Certains villages-rues, comme Fransu, Ribeaucourt ou Vignacourt, sont structurés autour d'une artère principale qui s'élargit au milieu de l'agglomération pour former un usoir, espace public où étaient souvent situées les mares, mais qui était utilisé également par les habitations riveraines. Ces villages ont conservé pour certains leur mare (ou son emplacement) et leurs alignements de granges et de portes charretières sur la rue.

Dans l'ensemble de l'aire d'étude, le bâti est relativement groupé et forme peu d'écarts ou d'habitat isolé. Le développement des villages depuis le milieu du 19e siècle a progressivement intégré la plupart de ces entités périphériques situées sur les axes de communication, même si certains hameaux subsistent en milieu rural (la Tuilerie à Bettencourt-Saint-Ouen, le Soudet à Pernois, Barlette à Ribeaucourt). Les seuls édifices isolés observés sont les trois anciennes fermes ecclésiastiques de Pernois (Bélettre) et de Ville-le-Marclet (Bois-Riquier et Rèderie), ainsi que le manoir de Houdencourt à Fransu, seul vestige d'un hameau déserté à partir de la seconde moitié du 19e siècle.

Bien que situés également sur le plateau, les deux bourgs anciens (non étudiés) de l'aire d'étude adoptent une physionomie différente, façonnée en partie par la R.D. 12 qui les relie à Amiens et à Saint-Riquier. Domart-en-Ponthieu (1 163 habitants) s'est formé au pied de la bute naturelle sur laquelle ont été érigés l'église et le château, les routes qui le traversent ayant favorisé le développement de ce bourg marchand autour de sa place centrale. Vignacourt (2 232 habitants) a surtout pris de l'importance dans la seconde moitié du 19e siècle grâce au développement des voies de communication (route, voie ferrée), qui lui ont donné la forme d'un long village-rue.

Une double identité

À l'image de la Picardie, le Val de Nièvre présente depuis le milieu du 19e siècle un double visage rural et industriel, que reflète la typologie du bâti.

Les villages ou bourgs ruraux ont conservé la plupart du temps leur structure et leur bâti traditionnels liés à une économie agricole. Ce dernier est majoritairement en pan de bois et torchis, avec murs-pignons et solins de brique. Les progrès de l'agriculture dans la seconde moitié du 19e siècle ont profondément influé sur la typologie et les formes du bâti. La brique devient prédominante dans l'habitat, la tuile plate (panne) et l'ardoise des Ardennes remplacent le chaume, jusqu'alors prépondérant. La mécanisation, le remaniement du parcellaire et la concentration des exploitations après la Seconde Guerre mondiale ont bouleversé en profondeur la structure agraire. Le remembrement s'est intensifié à partir de 1993 à la faveur du tracé de l'autoroute. Traditionnellement tournées vers la polyculture et l'élevage, les exploitations agricoles s'étendent sur une superficie moyenne de 50 hectares, et emploient une main d’œuvre essentiellement familiale. Depuis environ 2000, la population des communes rurales stagne ou présente un solde légèrement positif, ce que reflète le nombre total de logements recensés. Cette situation trahit un phénomène préoccupant de recul de l'habitat ancien, que la construction de maisons neuves, de type pavillonnaire, peine à compenser. De fait, dans la plupart de ces communes, moins de 50 % des résidences principales sont antérieures à 1949, proportion qui a encore tendance à diminuer.

Les communes abritant les activités Saint Frères ont été complètement remodelées par l'industrie. Les agglomérations se sont constituées non seulement autour des sites de production, mais également des espaces d'habitat, cités ouvrières et logis patronaux, et des infrastructures sociales réalisées par l'entreprise. Ces ensembles considérables, qui montrent comment la famille Saint a réorganisé, voire restructuré l'espace dans la vallée, en y créant un nouveau réseau de communication qui s'est substitué au réseau viaire initial. Cette extension a parfois intégré des hameaux dépendant des communes voisines, comme ceux du Marclet (Ville-le-Marclet) et d'Harondel (Berteaucourt-les-Dames), qui se sont développés dans la continuité de Saint-Ouen et de Saint-Léger-lès-Domart. À Saint-Ouen, l'extension déborde sur les communes voisines de Saint-Léger-lès-Domart (cité Saint-Jean) et de Bettencourt-Saint-Ouen (segments de rues et de maisons, abattoir municipal).

Le tracé de l'autoroute A16, à partir de 1993, a permis le développement d'une zone d'activité sur le point d'échange de Flixecourt. En outre, comme la région Picardie dans son ensemble, la Communauté de communes du Val de Nièvre et environs s'est récemment tournée vers un nouveau domaine d'activité, avec la création d'une zone de développement de l'éolien (ZDE) par arrêté préfectoral du 14 avril 2008. En juin 2010, la Compagnie du vent (filiale du groupe GDF-Suez) a mis en service le parc éolien du Miroir, sur le plateau de Domart-en-Ponthieu et de Saint-Léger-lès-Domart. Cet ensemble de huit éoliennes, alignées le long de la chaussée Brunehaut, vient ainsi modifier durablement la physionomie et la vocation de ce paysage traditionnellement agricole.

HISTORIQUE

Les traces d'une riche histoire

Dès l'Antiquité, l'activité humaine a investi les vastes et riches espaces des plateaux et de la vallée de la Somme. L'archéologie aérienne récente a révélé de nombreux enclos circulaires correspondant à des tumulus arasés de l'âge du bronze et du premier âge du fer (Domart-en-Ponthieu, Surcamps, Ville-le-Marclet). L'oppidum de L'Étoile, dit camp de César, est quant à lui le plus important témoignages de l'âge du bronze en Picardie. Par la suite, l'occupation romaine a laissé des vestiges (Bouchon, Ribeaucourt), notamment de grandes villae (Domart-en-Ponthieu, Fransu, Havernas, L’Étoile, Vauchelles-lès-Domart) ou encore le tracé de l'ancienne voie d'Amiens à Boulogne (actuelle chaussée Brunehaut), qui traverse le bois de Vignacourt et le village de Saint-Ouen, et qui marque la limite communale de Surcamps.

À partir du Haut Moyen Âge, la vallée de la Nièvre forme la frontière méridionale du comté de Ponthieu. Les mottes castrales, qui commandent la vallée entre le 10e et le 12e siècle (Canaples, Halloy-lès-Pernois, Flixecourt), laissent place aux siècles suivants aux premiers châteaux fortifiés, aujourd'hui détruits, dont le manoir des évêques d'Amiens à Pernois, ou les châteaux de Saint-Ouen et de Bettencourt-Saint-Ouen. À partir du 11e et surtout du 12e siècle, l'espace religieux est ponctué par la fondation des premières églises paroissiales ainsi que d'établissements monastiques comme l'abbaye bénédictine de Berteaucourt-les-Dames ou le prieuré de Belval à Canaples, tandis qu'Aléaume d'Amiens, seigneur de Flixecourt, fonde les prieurés de Flixecourt et de Moreaucourt (L’Étoile). Un hôtel-Dieu et une maladrerie sont fondés à Flixecourt en 1205. La structure communale se met en place, les sites d'implantation des villages et le parcellaire se fixent entre le 11e et le 13e siècle. Possession des comtes de Ponthieu, l'importante châtellenie de Domart comprend également les terres de Bernaville et de Berneuil. À la fin du 11e siècle, elle passe par alliance à la prestigieuse famille de Saint-Valery, qui détient la seigneurie de Beaumetz avec la forêt de Goyaval, la terre de Bourdon et le fief d'Harondel à Berteaucourt-les-Dames. Domart, érigée en pairie en 1407 puis qualifiée de baronnie, comprend notamment dans sa mouvance les seigneuries de Franqueville, Fransu, Houdencourt, Ribeaucourt et Vauchelles. À Pernois, une seigneurie dépendant des évêques d'Amiens s'organise peu à peu autour d'un ancien prieuré rattaché aux biens du diocèse.

La région connait des périodes d'insécurité aux 16e et 17e siècles, liées aux guerres de Religion et à la guerre de Trente Ans. Convertie comme d'autres au protestantisme, la famille de Saint-Delis accueille à partir de 1569 un lieu de culte réformé dans son château d'Havernas, mais est contrainte d'émigrer en 1688 après la révocation de l'édit de Nantes. Le Ponthieu est ravagé par les armées espagnoles en 1635 et 1636 (siège de Corbie). Cette époque troublée aurait eu pour conséquence la disparition de nombreux hameaux et fermes isolées, désertés par leurs habitants pour le refuge plus sûr des villages et des bourgs, ainsi que l'aménagement de muches, réseaux de carrières souterraines destinés à abriter des pillages les récoltes, le bétail et accessoirement la population (Franqueville, Fransu, Vauchelles-lès-Domart). Durant ces périls, les religieuses de Moreaucourt abandonnent leur prieuré pour se réfugier à Amiens.

Le retour à la paix à la fin du 17e et au 18e siècle est propice aux aménagements que l'on retrouve sur la carte de Cassini de 1757 : routes, moulins, châteaux, jardins et parcs de chasse. De nombreux châteaux de plaisance en brique et pierre, caractéristiques de la région (Fransu, Ribeaucourt, Saint-Léger-lès-Domart, Vauchelles-lès-Domart, Ville-le-Marclet), traduisent une nouvelle manière d'habiter ses terres, peut-être introduite par une noblesse d'origine citadine.

Le tracé de l'ancienne route royale d'Amiens à Boulogne à partir de 1765, modifié dans la traverse de Flixecourt, favorise l'installation d'un peignage de laine au début du 19e siècle. Cette période correspond à l'arrivée dans la vallée de la Nièvre de négociants amiénois qui acquièrent des moulins pour y installer les premières manufactures textiles. La prospérité des villages ruraux, dynamisés dans la seconde moitié du 19e siècle par les progrès de l'agriculture et des communications (routes, chemin de fer), n'empêche pas un important exode de population vers les centres industriels de la vallée. C'est à cette époque que la plupart d'entre eux adoptent leur aspect actuel, parfois organisés autour de la place centrale ou de l'usoir. Dans ce climat favorable, les communes font élever de nouveaux équipements, écoles et salles de mairie. Plusieurs églises sont réédifiées (Bettencourt-Saint-Ouen, Halloy-lès-Pernois, Havernas, Saint-Ouen, Vauchelles-lès-Domart, Ville-le-Marclet) et parfois déplacées vers le centre du village (Saint-Léger-lès-Domart). Des châteaux ou grandes demeures (Havernas, Flixecourt, Canaples) sont construits ou reconstruits, perpétuant la tradition de brique et pierre dont s'inspirent également les « châteaux industriels » de la famille Saint (Flixecourt, Ville-le-Marclet).

La région est occupée par les troupes prussiennes de décembre 1870 à juillet 1871. Durant la Première Guerre mondiale, la vallée de la Nièvre accueille les troupes françaises et alliées en cantonnement. Le trafic ferroviaire, qui assure l'acheminement et le ravitaillement des troupes et le transport de matériel, amène à Canaples une certaine activité au cours des hostilités. Les troupes britanniques, notamment, sont cantonnées à Halloy-lès-Pernois. Les voies ferrées sont bombardées par l'aviation allemande19 et 20 juillet 1918. Les cimetières militaires de Halloy-lès-Pernois et de Vignacourt témoignent toujours des blessures du conflit.

L’entre-deux-guerres est timidement et ponctuellement marqué par l’évolution du paysage rural et industriel. L’entreprise Saint Frères, qui a participé à l’effort de guerre, poursuit la modernisation de ses usines et de ses équipements sociaux. Les communes industrialisées concernées, comme Saint-Léger-lès-Domart, se dotent de nouveaux équipements publics. Dans les communes rurales, il faut souligner parmi les initiatives isolées l’action de Gérard de Berny (1880-1957), qui maintient à sa façon la tradition du mécénat d’Ancien Régime. Héritier d’une riche famille de négociants, il réunit dans son hôtel amiénois (ancien hôtel des trésoriers de France, actuel musée de l’hôtel de Berny) une riche collection de livres, d’œuvres et d’objets d’art. À Ribeaucourt, il entretient et embellit le château familial ainsi que le vaste domaine agricole et forestier. Il commande aux fameux architectes et décorateurs amiénois Pierre Ansart et son fils Gérard les dessins d’un enclos autour de la chapelle funéraire familiale attenante à l’église paroissiale. Dans ce même village, sa belle-sœur, née Adrienne de Morgan, fait appel à l’architecte Louis Quételart pour édifier une villa qui représente, avec le nouveau « château » de Robert Saint à Ville-le-Marclet, une ambitieuse incursion de l’architecture de la villégiature dans le Val de Nièvre.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le bois de Ribeaucourt abrite des rampes de lancement de missiles V1, tandis que le château est occupé par l'armée allemande. Les bombardements américains des 5 et 7 juillet 1944 causent d'importants dommages au village et au bois. Les voies ferrées de Canaples sont bombardées par l'aviation alliée les 26 et 31 juillet 1944. Le centre du village a été pilonné par l'aviation allemande le 18 mai 1940, provoquant la destruction d'une trentaine d'habitations et d'importants dommages aux bâtiments publics. Le 24 juin 1944, un bombardier Lancaster de la Royal Air force, touché par la mitraille de la défense antiaérienne ennemie, s'écrase au lieudit les Ecléfauts, entre Fransu et Ribeaucourt.

L’après-guerre se traduit, ici comme ailleurs, par de nouvelles constructions publiques et privées où triomphe le style sobre et efficace de la période, comme dans les mairies et écoles de Pernois et de Ribeaucourt.

De la tradition textile à la Révolution industrielle (cf. annexe 1)

Le Val de Nièvre s'est spécialisé dès la fin du Moyen Age dans le traitement des fibres de lin puis de l'écorce de chanvre. La vallée à fond plat et marécageux a en effet longtemps favorisé la culture et le rouissage de ces deux plantes ligneuses. Jusqu'au milieu du 19e siècle, de nombreux villages de vallée comme de plateau conservent une activité de teillage, de filage et de tissage du lin et du chanvre, à domicile ou dans de petits ateliers (Beauval, Canaples, Domart-en-Ponthieu, Havernas, Pernois, Saint-Ouen). En outre, de nombreux moulins à blé ou à huile sont attestés sur la Nièvre sous l'Ancien Régime, entre Canaples et L'Etoile. Certaines de ces installations proto-industrielles, parmi les plus importantes (Saint-Ouen, Harondel à Berteaucourt-les-Dames, les Moulins-Bleus à L'Étoile), sont en partie dédiées au textile dans le deuxième quart du 19e siècle, avant d'être investies par Saint Frères dans la seconde moitié de ce même siècle. Ces activités bénéficient également des facilités de communication de la route royale d'Amiens à Calais (actuelle R.N. 1).

En 1814, les frères Pierre-François, Jean-Baptiste Amable et Pierre-François Saint, tisserands, fondent à Beauval une manufacture de toiles d'emballage en fils d'étoupe et déchets de chanvre et de lin. Rapidement, ils sous-traitent une grande partie de leur production aux nombreux teilleurs, fileurs et tisserands qui maintiennent autour de la vallée de la Nièvre cet artisanat séculaire. À la même époque, l'industrie textile proprement dite fait son apparition dans la vallée de la Nièvre avec la création de filatures aux Moulins-Bleus (1822), à Flixecourt et à Saint-Ouen (années 1830), puis à Harondel (1853). L'aménagement du canal de la Somme, achevé en 1843, puis le tracé de la ligne ferroviaire d'Amiens à Calais en 1847, créent les infrastructures nécessaires au développement de la région.

À partir de 1845, les frères Saint lancent la fabrication de toiles et de sacs en jute. Cette plante ligneuse, originaire de Bengale, s'avère particulièrement adaptée à la très forte demande de toiles et de sacs d'emballage, indispensables au développement considérable des échanges économiques mondiaux. Cette nouvelle fibre a été introduite avec succès en 1843 dans l'industrie textile française par les manufactures Dickson à Dunkerque (Nord) et Carmichaël à Ailly-sur-Somme (Somme). Le département de la Somme, et la vallée de la Nièvre en particulier, présentent de sérieux avantages (situation géographique, réseau ferroviaire, main d'oeuvre qualifiée) pour l'implantation d'usines de jute.

L'empire textile Saint Frères

Après avoir mis au point à partir de 1855 un procédé de tissage mécanique du jute, la famille Saint acquiert en 1857 l'ancien peignage de laine de Flixecourt, qui devient alors la première manufacture française spécialisée dans le tissage mécanique du jute. Cette innovation assure le succès immédiat de l'entreprise, qui marque à la fois le début de l'empire industriel Saint Frères et l'expansion de la vallée de la Nièvre, dont la population double en trente ans. Le développement de la vallée est structuré par le tracé de la R.D. 57, qui devient l'axe de circulation principal, doublé à partir de 1874 par la ligne ferroviaire de Longpré-les-Corps-Saints à Canaples. L'ensemble industriel se déploie dans un premier temps dans la vallée de la Nièvre, autour des usines de Flixecourt, Harondel (Berteaucourt-les-Dames, 1861) et Saint-Ouen (1864). Les raisons qui président au choix des sites d'implantation sont l'existence préalable d'une installation industrielle liée entièrement ou partiellement au textile, et d'espace disponible pour le développement de l'activité et des axes de communication.

Les sites de production, reliés par une ligne ferroviaire particulière à partir de 1868, sont complétés de logements (cités ouvrières, demeures patronales) et d'équipements au service des ouvriers et de leur famille. Ces conditions de vie et de travail permettent aux nombreux ouvriers à domicile employés par les Saint depuis près d'un demi-siècle, mais également à une population issue du monde agricole, de venir grossir les effectifs des usines de Flixecourt, Saint-Ouen et Harondel à partir des années 1870.

Dans un deuxième temps, l'industrie Saint Frères s'étend en aval de la vallée de la Somme, aux Moulins-Bleus (L’Étoile, 1883), à Pont-Remy (1886), Abbeville (1896), Condé-Folie (1910) et Longpré-les-Corps-Saints (1911), autant de sites bien desservis par la grande ligne ferroviaire Paris-Boulogne et le canal de la Somme. Le maillage s'étend également avec la construction d'usines à Beauval (1896), le berceau familial, et à Doullens (1902).

Durant plus d'un siècle, l'activité industrielle a été à l'origine d'importantes évolutions techniques, économiques et sociales dans le bassin de la Nièvre. Elle a surtout contribué à façonner ce territoire essentiellement rural, non seulement à une échelle locale, mais aussi dans un environnement plus large. Premier employeur de la vallée de la Nièvre et de ses environs, Saint Frères a également été le plus gros consommateur des ressources agricoles locales. C'est pourquoi la plupart des communes, même parmi les plus éloignées des sites de production, se sont inscrites dans ce mouvement, tant par l'apport de savoir-faire ou de main d’œuvre que de produits agricoles. De plus, si l'ensemble de ce territoire n'a pas été directement concerné par l'industrialisation, il a toutefois connu un réel développement à partir du milieu du 19e siècle, grâce aux progrès généraux de l'agriculture et des moyens de communication.

Aires d'études Grand Amiénois
Sites de proctection zone naturelle d'intérêt écologique faunistique et floristique

Annexes

  • L'artisanat textile en Val de Nièvre

    Une tradition locale

    Comme dans l'ensemble de la Picardie, la tradition textile du Val de Nièvre et de ses environs a une origine ancienne. Dès la fin du Moyen Age, les vallées à fond plat et humide ont favorisé la culture et le rouissage du lin et du chanvre, le nom latin de cette dérnière plante lignieuse (cannabis) ayant du reste longtemps été considéré comme l'étymologie du nom de la commune de Canaples.

    Ces activités occupent une main d'oeuvre assez nombreuse, notamment pour le travail de préparation qui comprend des étapes bien précises :

    - la culture. Le lin et le chanvre sont des plantes ligneuses à croissance rapide. Plantés au printemps dans les linières et chènevières, ils sont récoltés l'été. Plusieurs toponymes (notamment les Chanvrières de Rhin à Canaples) ont gardé le souvenir de ces champs.

    - le rouissage. Après la récolte, les pieds sont mis à macérer en milieu humide (rivières ou marais) afin de séparer les fibres par élimination de la sève et des résines (péctine). Comme semble l'indiquer son nom, le ruisseau dit fontaine des Ruissoirs, à Pernois, était probablement dédié à cette activité. Le rouissage s'achevait par le séchage des fibres dans un petit bâtiment chauffé par une cheminée, comme celui que l'on voit encore en bordure de la cour d'une ferme de Canaples (étudiée).

    - le teillage ou écangage. Les fibres sont séparées du bois et de l'écorce de la plante, par broyage (avec un teil ou un écang) et par raclage. Cette opération permet également de séparer les fibres longues, qui seront filées, de l'étoupe, qui sera utilsée comme complément dans le travail textile.

    - le peignage. Les fibres textiles teillées sont préparées pour la filature, c'est à dire divisées et parallélisées pour former des rubans.

    De l'artisanat à la proto-industrie

    Durant les premiers temps de son existence, l'artisanat textile ne constitue qu'une activité saisonnière parmi l'ensemble des travaux agricoles : la culture et la récolte s'intègrent dans les travaux des champs, alors que la préparation de la matière textile, le filage et le tissage sont des activités de morte saison. A partir du 16e siècle, le tissage de drap grossier couvre une production de toiles domestiques, toiles d'emballage et sayettes, destinées à un usage locale, ainsi que de fils pour les ateliers des villes.

    Cette activité connaît une évolution à partir de la fin du 17e siècle lorsque la production textile, destinée à une consommation locale, cherche d'autres débouchés. Les fabricants-marchands jouent un rôle central dans cette mutation économique. Selon la logique du putting-out system, ils sous-traitent une large partie de l'ouvrage à la main-d'oeuvre bon marché des campagnes, à qui ils fournissent la matière première (fil et étoupe). Les produits finis collectés (drap, toile) sont ensuite vendus à des négociants d'Amiens ou d'Abbeville qui en assurent la diffusion sur le marché national ou européen.

    Le mouvement de proto-industrialisation s'accélère au 18e siècle, notamment avec l'arrêt du Conseil d'Etat du 7 septembre 1762 qui permet aux habitants des campagnes de "fabriquer toutes sortes d'étoffes" et de les vendre en ville. Cette décision vient régulariser une production jusqu'alors anarchique et contribue également à reconnaître le rôle des campagnes dans l'économie textile. Jusqu'au milieu du 19e siècle, certains villages ont conservé une activité de filage et de tissage du lin ou du chanvre à domicile ou dans de petits ateliers (Beauval, Canaples, Halloy-lès-Pernois, Havernas, Domart-en-Ponthieu, Pernois, Saint-Ouen). Les ateliers, appelés "métiers" par métonymie, formaient une dépendance des maisons ou des petites fermes, ou étaient situés en sous-sol ou en soubassement des logis lorsque la disposition des lieux le permettait.

    Les paradoxes du 19e siècle

    L'artisanat textile local connaît des difficultés dans la première moitié du 19e siècle, notamment face aux performance de l'industrie britannique, et à la concurrence du lin russe et du phormium, ou lin de Nouvelle-Zélande. La filature à domicile de coton (Vignacourt, Doullens), de chanvre (Berneuil), de lin (Candas, Beauval, Domart-en-Ponthieu, Saint-Ouen) ou de laine (L'Etoile, Naours) se maintient, mais le tissage de toile d'emballage décline. La production locale de lin et de chanvre est insuffisante, et surtout voit son coût augmenter dans un contexte international défavorable, qui se révèlera propice au développement d'une nouvelle fibre textile originaire du Bengale, le jute.

    Malgré cette conjoncture difficile, l'activité textile (rouissage, teillage, filature, tissage) reste importante, voire dominante dans nombre de communes de la région du Val de Nièvre et environs (Beauval, Canaples, Halloy-lès-Pernois, Havernas, Pernois). Les matrices cadastrales du milieu du siècle et les monographies communales de 1899 révèlent un nombre important de fileuses, tisserands et marchands de toiles, et permettent de comprendre l'organisation du travail et de sa diffusion. Le filage (femmes) et le tissage (hommes) à domicile sont mentionnés comme des catégories professionnelles à part entière, alors que les tâches les plus ingrates comme le rouissage, et dans une moindre mesure le teillage, semblent être restées le domaine des ménagers, comme le montre l'ancienne maison d'écangueur étudiée à Canaples.

    Dans cette commune, le lin produit localement et dans les communes voisines est encore une source d'activité prépondérante au milieu du siècle, où de petits ateliers emploient près de 300 écangueurs à domicile, une quarantaine de tisserands, quelques fileuses et un marchand de toiles. À la fin du siècle, les trois quarts des ouvriers de la commune travaillent dans trois usines de teillage. L'importance de cette activité permet de penser qu'il s'agit d'un travail sous-traité par les usines Saint Frères.

    À Pernois, linières et chènevières représentent encore plus de 36 hectares au milieu du siècle, et font travailler plus de 70 tisserands, 13 fileuses et un teinturier. En revanche, à la fin du siècle, la culture du chanvre a disparu, celle du lin recule et ne fournit plus du travail qu'à quelques métiers à tisser.

    L'industrialisation et Saint Frères

    En 1814, les frères Pierre-François, Jean-Baptiste Amable et Pierre-François Saint, tisserands, fondent à Beauval une manufacture de toiles d'emballage en fils d'étoupe et déchets de chanvre et de lin. Pour répondre à la demande de leur entreprise bientôt florissante, ils sous-traitent une grande partie de leur production aux nombreux teilleurs, fileurs et tisserands de Beauval et de la vallée de la Nièvre. A la même époque, l'industrie textile proprement dite fait son apparition dans la vallée de la Nièvre avec la création d'importantes filatures et tissages à L'Etoile (les Moulins-Bleus, 1822), Flixecourt (1830), puis à Berteaucourt-les-Dames (Harondel) et Saint-Ouen.

    L'étape finale est définitivement franchie avec la création en 1857 par les frères Saint de la première usine de tissage mécanique du jute à Flixecourt, berceau et coeur de l'empire industriel Saint Frères. A partir des années 1870, les nombreux artisans textile à domicile (tisserands, fileuses) employés par les Saint depuis plus d'un demi-siècle, ainsi qu'une population issue du monde agricole, viennent grossir les effectifs des usines Saint Frères. Par tradition, et quelle que soit leur origine, ces ouvriers sont toujours appelés tisserands dans les matrices cadastrales, bien qu'ils aient quitté le cadre artisanal pour entrer pleinement dans le système industriel.

    L'apport d'une nouvelle plante textile d'exportation, et l'industrialisation qui en découle sonnent définitivement le glas de l'artisanat textile du Val de Nièvre et de ses environs.

  • Le chemin de fer et le développement du Val de Nièvre

    Le développement du Val-de-Nièvre dans la seconde moitié du 19e siècle a été favorisé et accompagné par la création de trois lignes de chemin de fer, tant pour le transport des voyageurs que celui des marchandises ou des produits agricoles.

    La ligne Amiens-Boulogne a été créée en 1847 par la Compagnie du chemin de fer d'Amiens à Boulogne, dont le réseau a été repris en 1851 par la Compagnie des chemins de fer du Nord. Elle suit la vallée de la Somme entre Amiens et Abbeville, et la section Amiens-Longpré-les-Corps-Saints est commune avec la ligne Amiens-Gamaches. Elle forme toujours une section de la grande ligne nationale Paris-Amiens-Boulogne.

    La ligne Amiens-Doullens a été aménagée en deux périodes. Le tronçon Canaples-Doullens a été mis en service en 1874, le tronçon Amiens-Canaples en 1877. Fermée au trafic voyageurs en 1938, la ligne a été temporairement réouverte en 1940-1941.

    La ligne Frévént-Gamaches a été créée par la Compagnie du chemin de fer de Frévent à Gamaches, fondée en 1869. Elle a été reprise en 1881 par la Compagnie des chemins de fer du Nord. Le tronçon Canaples-Longpré-les-Corps-Saints a été ouvert en 1874 comme ligne transversale reliant les axes Amiens-Abbeville et Amiens-Doullens. Il dessert la vallée de la Nièvre puis traverse celle de la Somme entre Flixecourt et Condé-Folie. Le trafic voyageur a également cessé en 1938, avant de reprendre temporairement en 1940-1941. La ligne a été déclassée en 1971, puis déposée entre Saint-Léger-lès-Domart et Canaples à la fin des années 1970, et entre Longpré-les-Corps Saints en 2005. L'ancienne gare de Saint-Léger-lès-Domart abrite depuis peu le siège de la communauté de communes du Val-de-Niève, celle de Pernois a été convertie en habitation particulière. Une partie de l'ancienne voie, déferrée, forme une coulée verte pour chemin de randonnée.

Références documentaires

Documents figurés
  • Carte de Cassini. N°23 : Dieppe, gravure à l'eau-forte, Le Roy le Jeune géographe, 1757.

Bibliographie
  • DUTHOIT, Aimé et Louis. Quelques cantons de Picardie. Amiens : CRDP, 1979.

  • BACQUET, Gérard. Le Ponthieu. Auxi-le-Château : Gérard Bacquet, 1992.

  • BOUTHORS, Jean-Louis Alexandre. Cryptes de Picardie. Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie, 1838, t. I.

    p. 287-488
  • [Exposition. Amiens, Archives départementales. 1992]. Cent fois sur le métier... Le textile dans la Somme de la Révolution à la guerre de 1914 : exposition présentée à Amiens centre culturel de la Somme, du 15 mai au 28 juin 1992). Réd. Anne-Marie Couvret, Xavier Lochmann, A. Trogneux. Amiens : Centre culturel de la Somme, 1992.

  • SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE PICARDIE. Dictionnaire historique et archéologique de la Picardie, tome III : Arrondissement d'Amiens, cantons d'Oisemont, Picquigny, Poix et Villers-Bocage. Amiens : Société des antiquaires de Picardie, 1919. Réed. Bruxelles : Editions culture et civilisation, 1979.

  • GROUE, Lucien. Aux sources de la Nièvre en Picardie. Abbeville : F. Paillart, 2000.

  • LE BOUEDEC, Bertrand, IZEMBART, Hélène. Atlas des paysages de la Somme. Amiens : DIREN de Picardie, 2007. 2 volumes.

  • LEFEBVRE, François. Saint Frères. Un siècle de textile en Picardie. Amiens : Encrage, 2002.

  • La Picardie historique et monumentale. Tome I : Arrondissement d'Amiens, volume n° 5 : canton de Picquigny. Tome V : Arrondissement de Doullens, volume n° 2 : canton de Domart-en-Ponthieu. Amiens : Yvert et Tellier / Paris : Auguste Picard, 1893 et 1913.

  • PICARDIE. Inventaire général du patrimoine culturel. Le Val de Nièvre, un territoire à l'épreuve de l'industrie. Réd. Frédéric Fournis, Bertrand Fournier, et al. ; photogr. Marie-Laure Monnehay-Vulliet, Thierry Lefébure. Lyon : Lieux Dits, 2013. (Images du patrimoine ; 278).

(c) Région Hauts-de-France - Inventaire général (c) Région Hauts-de-France - Inventaire général - Fournis Frédéric