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Les piscines publiques dans les Hauts-de-France - dossier de présentation

Dossier IA99000025 réalisé en 2017

Les piscines publiques, un équipement moderne reflet des mutations sociétales, politiques, économiques et architecturales du 20e siècle ?

L’élaboration de la piscine en tant qu’équipement sportif témoigne des mutations de la société et de l’urbanisation progressive de celle-ci. La première génération de piscines publiques, construites à partir du milieu du 19e siècle, profite de l’industrialisation (la chaleur produite par les usines est parfois récupérée pour chauffer l’eau des bassins) ou de travaux d’aménagement urbains (destruction de fortifications par exemple) pour s’installer au sein des villes, s’affranchissant ainsi du cadre naturel où l’on pratique depuis tout temps la baignade et les ablutions corporelles. L’architecture de ces premières piscines couvertes prend souvent l’aspect d’une grande halle industrielle, parfois agrémentée de décors orientalisants évoquant bains antiques et hammams, à l'exemple des Bains dunkerquois. Cette étape marque un premier changement des mentalités par rapport au bain : la natation, dont la vocation première est l’hygiène de vie et le maintien du corps en bonne santé, commence à s’émanciper des soins de propreté.

La deuxième génération de piscines, celle des années 1920-1930, consacre cette distinction. L’équipement sportif devient un enjeu important au sein des dispositifs mis en oeuvre par des municipalités socialistes engagées en faveur de l’hygiène et luttant contre les inégalités économiques et sociales. La natation s’adresse dès lors à tous, devient un exercice salutaire et recommandé, faisant plus que jamais écho à la fameuse expression "un esprit sain dans un corps sain". La piscine, qui se pare d’une architecture "moderne" (utilisation de matériaux nouveaux tels que le béton armé et les carreaux de céramique industrielle pour les revêtements), prend désormais place au sein d’un espace urbain repensé sous le prisme des nouveaux codes de l’urbanisme. Suivant les premières prescriptions en matière de dimensions de bassin, d’hygiène et de sécurité, diffusées par des organismes officiels comme la Fédération Française de Natation, les architectes développent des modèles de piscines au plan rationnel. Le programme suit généralement ces principes : fonctionnalisme, air, lumière, sports, hygiène, confort, économie. C’est le début d’une normalisation des bassins de natation, normes qui n’empêchent pas l’originalité architecturale.

Si la deuxième guerre mondiale marque un coup d’arrêt dans cet élan édilitaire, les constructions et les expérimentations en matière d’équipement natatoire reprennent de plus belle à partir des années 1960 grâce à la mise en place d’une véritable politique d’Etat en faveur des équipements sportifs, de loisirs et pour la jeunesse, avec une place particulière pour les piscines. Le modèle évolue pour s’adapter aux attentes grandissantes de la population en matière de sport (qui devient de plus en plus médiatique) et de loisirs. Pour répondre à la forte demande et proposer des prix attractifs, des modèles industrialisés de piscines constructibles "clé en main" sont élaborés par des groupements formés d’architectes, d’ingénieurs et d’entreprises, et construits en série sur tout le territoire. C’est l’époque des "Mille piscines", dont la plus connue est la fameuse piscine Tournesol et sa mythique coupole à hublots s’ouvrant aux beaux jours.

La typologie des piscines connaît ensuite une nouvelle évolution à partir des années 1980, avec le développement des loisirs de masse et l’accroissement de la médiatisation des compétitions de natation sportive, et des autres sports aquatiques. Parallèlement, les architectures nautiques tentent de s’adapter aux nouvelles exigences en termes d’écologie et d’économies d’énergie.

Ainsi les piscines ont connu des mutations successives tout au long des 20e et 21e siècles, mutations qui reflètent l’histoire de l’architecture et de la société. En effet, l’architecture des piscines cristallise un très grand nombre d’innovations en matière de technique, d’esthétique, de mise en oeuvre de matériaux (béton armé, bois lamellé collé, plastiques, verre, etc.), de méthode de construction et de structure, qui constituent les jalons de l’architecture du 20e siècle. Cet équipement est soumis à des impératifs techniques : la cuve du bassin qui doit pouvoir supporter une grande quantité d’eau et l’ensemble qui doit couvrir un espace de moyenne, voire de grande portée, associé à la nécessité d’une luminosité abondante. Ces contraintes ont conduit architectes et ingénieurs à s’associer pour imaginer les solutions les plus innovantes et optimales possibles. La piscine est donc porteuse d’expérimentation et a vocation à se renouveler sans cesse.

Cette modernité architecturale s’explique également par le fait de la place symbolique qu’occupe souvent cet équipement municipal dans l’organisation urbanistique d’une ville ou d’une cité ouvrière. La plupart du temps, le maître d’ouvrage souhaite que l’architecture de sa piscine soit innovante et surprenante par sa modernité plastique, afin qu’elle se démarque du reste du bâti urbain, à l’image des églises ou des cathédrales aux siècles précédents.

Enjeux et paradoxes de la patrimonialisation des piscines publiques

Avant d’être des témoignages architecturaux ou patrimoniaux, les piscines publiques sont avant tout des équipements fonctionnels et utilitaires accueillant chaque jour un grand nombre d’usagers. Elles nécessitent par conséquent des rénovations fréquentes, voire des transformations considérables pour s’adapter aux besoins sociétaux, aux nouvelles technologies et prescriptions énergétiques. Elles doivent de plus en plus se conformer aux réglementations et respecter des normes, de plus en plus drastiques depuis les années 1980, qu’il s’agisse de l’hygiène, de la sécurité, des techniques (isolation thermique par exemple) et de l’accessibilité.

Chaque nouvelle période voit naître un "type" inédit de piscine, qui entraîne systématiquement un rejet des constructions de la période précédente, considérées comme plus assez fonctionnelles et inadaptées aux nouvelles recommandations. Ce rejet s’accompagne parfois aussi d’une déconsidération pour l’esthétique architecturale de l’époque passée. C’est en particulier le cas de la plupart des piscines des Trente Glorieuses, période architecturale encore dévalorisée et mal comprise – mis à part les réalisations de quelques "grands" architectes dont la reconnaissance est nationale voire internationale – car complexe et associée à une production de masse jugée "bas de gamme". Par ailleurs, elles ont souvent été mal entretenues, notamment pour les piscines industrialisées (les coûts d’exploitation et d’entretien n’avaient pas été suffisamment anticipés), ce qui a accéléré le processus de dégradation. Cette vétusté, perçue comme une qualité négative inhérente au bâtiment, a contribué à ternir leur appréciation.

Ainsi le mauvais état du bâtiment, généralement issu d’un manque d’entretien régulier, et l’obsolescence, à la fois sanitaire (normes d’hygiène), du programme et de la technique de la piscine, semblent être les premiers critères entraînant la décision de démolition ou de transformation lourde. Cela a conduit à la destruction de nombreuses piscines des années 1960-1970, perçues comme "vieilles", seulement trente ou quarante ans après leur construction. Dans les cas de rénovation ou de réhabilitation, on observe rarement une véritable volonté de préservation et de respect l’architecture d’origine étant donné que les piscines sont encore très peu reconnues comme patrimoine, en particulier les édifices de la seconde moitié du 20e siècle.

A ces transformations parfois totales de l’architecture d’origine, s’ajoutent des destructions non programmées, résultant d’aléas divers, tels que les guerres mondiales ou les incendies1, ou encore des incidents climatiques2.

Toutefois, ces transformations participent parfois de l’intérêt de la piscine car elles sont constitutives de son histoire. C’est le cas de la piscine de Creil. Cette piscine, qui est aujourd’hui à la pointe de la modernité, est intéressante non pas parce qu’elle a partiellement conservé son aspect d’origine mais par son histoire mouvementée et l’évolution de son architecture. Elle est l’oeuvre de trois générations d’architectes, à trois époques représentatives de l’évolution de l’architecture des piscines.

La patrimonialisation de ces équipements fonctionnels ne doit pas aller à l’encontre de leur valeur d’usage, et donc de leur nécessité d’évolution et d’adaptation face aux exigences actuelles. Il s’agit surtout de les valoriser en montrer en quoi leur architecture est intéressante et en quoi la connaissance de leur histoire participe de l’enrichissement de notre patrimoine. Cette connaissance pourrait permettre d’encourager à trouver des solutions alliant modernisation des structures et des installations et amélioration des performances énergétiques (préoccupation peu présente à l’époque de construction) et conservation des qualités architecturales et patrimoniales du bâtiment.

Ainsi la question de la valorisation patrimoniale des piscines doit faire face à ces enjeux d’évolution d’usage, de "vulnérabilité" ou à une forme d'obsolescence, inhérente à ce type d'équipement.

1C'est le cas de la piscine de Valenciennes, entièrement détruite par les flammes en 2012, ou de la piscine de Berck, transformée en 1985 car partiellement incendiée en 1982, seulement douze ans après sa construction.2La toiture de la piscine Caneton de Faches-Thumesnil s’est effondrée en 2012 à cause d’importantes chutes de neige.
Aires d'études Aisne, Nord, Oise, Pas-de-Calais, Somme

Références documentaires

Documents d'archives
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