Voyage aux pays délivrés : ce que nous avons vu. Compte-rendu par M. Le Verdier. Rouen : Imprimerie administrative, 1918. p. 8-14
Nous entrons à Bapaume. La ville n'existe plus ; tout est à bas, à l'exception de quelques pans de murs ; c'est la destruction intégrale. La ville n'existe plus ; tout est à bas, à l'exception de quelques pans de murs ; c'est la destruction intégrale. On ne peut pas imaginer, avant d'avoir vu ou lu, un tel acharnement à l'œuvre de la démolition, une telle sauvagerie dans la destruction systématique, froidement résolue, uniformément accomplie. Des monceaux de décombres ont pris la place des maisons, des usines,des bâtiments quelconques. Les chaussées, déblayées par nos soldats, s'allongent entre des files de murs calcinés, de façades éventrées, de montagnes de matériaux ; c'est d'ailleurs le spectacle que nous réservent toutes les villes que nous allons traverser (1). Où la bataille avait passé, l'artillerie avait anéanti; mais dans la zone du repli, l'Allemand pilla, brûla, démolit chaque ville ou village qu'il évacuait. C'est devenu un lieu commun que de rappeler que les Teutons sont fils des Huns : pourtant devant leurs dévastations on ne peut se lasser de le répéter. Nous ne pouvons oublier les deux députés morts ici, victimes de leur dévouement, enfouis par l'explosion d'une mine, et nous saluons leur mémoire ; au lieu où fut l'hôtel de ville qui les a vus périr, nous ne trouvons plus qu'une vaste fosse, remplie, environnée de débris amoncelés. p. 9
Toujours des tranchées, toujours des trous d'obus. Nous sommes au Mont-Saint-Quentin ; au loin, dans le fond de la vallée, une forêt de pans de murs rouges, c'est Péronne.On dirait qu'un formidable cyclone s'est abattu sur elle. C'est que le repli de mars a passé par là, et avec le repli la destruction méthodique. Les façades des maisons, sur les rues, sont régulièrement abattues ; le procédé était très simple : dans la brique des murs séparatifs, perpendiculaires aux rues, en arrière de la muraille de façade, les barbares creusaient à la pioche un sillon vertical, il n'y avait plus alors qu'à pousser cette façade, elle s'écroulait dans la rue. De toute la ville on peut dire qu'il ne reste que le pavé des chaussées. En face de l'Hôtel de ville, une rue débouche sur la place, j'en lis le nom prophétique, elle s'appelle la rue du Sac. Ce fut un bijou de la Renaissance que cet Hôtel de ville : un fragment notable en est resté, susceptible de reconstruction, qui conserve quelques fenêtres à meneaux et des trumeaux à la salamandre. De l'église, dont toute la nef est envahie de matériaux et de décombres, une partie du transept demeure debout, ainsi que le fond de l'abside,avec ses fenêtres vides de leurs croisillons, avec son riche retable de marbre et ses statues mutilées. Le portail, crevé, bancal, décapité, n'est pas tout entier tombé.Sur la grande place quelques maisons sont habitées ; du papier bitumé couvrjs les toitures, des bâches ferment les fenêtres et les plaies des façades. La poste fonctionne ; un hôpital aussi : ce sont les premiers services qui s'installent aux pays réoccupés ; cent-soixante-dix habitants sont revenus sur une population de cinq mille âmes.M. le premier Adjoint, faisant fonctions de maire, nous reçoit, in divo, dehors, sur la place, et nous présente ce qui fut sa ville.Il espère le concours unanime de la France pour la relever : au nom de tous, M. Bienvenu-Martin, Sénateur, ancien Ministre, en prend l'engagement.
Nous continuons notre voyage et reprenons la route de Paris vers Ham et Noyon, par la rue Saint-Fursy, hier la Bayern Strass, d'après un écriteau oublié pour les Allemands. Ici le repli a porté le front à vingt-quatre kilomètres à l'est.Nous passons au milieu de nouveaux monceaux de ruines qui furent des villages, Athies, Ennemain, anéantis par l'incendie volontaire, Falvy, qui a garda la tour romane de son église, Epénancourt,où nous traversons la Somme pour gagner Nesle. Çà et là, quelques champs labourés attestent un essai de nouvelle vie ; du reste nous rencontrons des maisons improvisées : baraquements en planches, constructions légères en fibro-ciment, refuge de rares habitants.Voici quelques grillages métalliques, restes d'abris camouflés où se dissimulait notre artillerie. Mesnil-Saint-Nicaise : l'église subsiste intacte, le village a été en partie épargné ; des habitants sont revenus qui nous regardent étonnés, quelques vaches paissent, des poulets s'enfuient, on se réorganise. Quelle cause a préservé ce lieu ? A quelques centaines de mètres seulement gisent les vestiges d'un hameau anéanti.
Nous arrivons à Nesle, une petite ville de 2.500 habitants. Tout alentour, les abords ont été gravement touchés par la fusillade et le bombardement des nôtres ; la gare, dont il fallait déloger l'ennemi,s'est écroulée sous nos coups. Mais la partie centrale de la ville demeure, avec sa grande place, environnée de hautes maisons. La population y était restée ; la bataille ne la fit pas fuir, pourtant des obus égarés tombaient de ci, de là. « Les officiers allemands descendaient dans nos caves, me dit une brave dame avec qui je lie conversation, et ils s'y cachaient, mais nous, nous restions dans nos appartements en leur disant que les obus français n'étaient pas pour nous et que nous-n'en avions pas peur ».
A Nesle nous faisons halte ; on va déjeuner. Mais trente mois d'occupation ont depuis longtemps fermé les hôtels,et magasins. Au dernier jour, le pillage a enlevé à la ville ses dernières ressources.C'est dans une ancienne salle de café que nous sommes conduits ; des planches jetées à la hâte sur des tréteaux servent de table ; sur des journaux en guise de nappes ou serviettes, chacun dépose les vivres dont il s'est muni. Le Sénateur de la Somme, M. Cauvin, qui escorte la caravane, entend faire les honneurs de la ville ; en son nom, on nous sert, pour clore le repas, une boisson chaude décorée du nom de café, sucrée au sirop de saccharine, et pour ce luxe il a fallu faire effort, tant le lieu est encore dépourvu.
L'on repart, en route pour Ham. La désolation est la même. Sur la Somme, sur le canal qui la double, tous les ponts sont coupés. Nous croisons des villages en partie détruits par la pioche, la mine,ou le feu, Hombleux, Eppeville ; voici, dans quelques vergers, les premiers arbres sciés à un pied du sol.Ham : l'incendie a été allumé aux quatre coins de la ville ; la gare n'existe plus, le quartier qui l'environne a été jeté bas ou brûlé. La moitié, les trois quarts peut-être des édifices sont tombés. Comme Coucy, le vieux château a été démoli à coups de mines ; une tour trop solide et trop massive reste comme un gros bloc carré. En cette ville de Ham nous sommes revenus sur la rive droite de la Somme, et de ce côté de la rivière, qui a limité le champ de bataille, la campagne n'est pas dévastée comme sur la rive gauche.
D'un côté, de Bapaume à Lassigny, sur soixante kilomètres de large, la plaine est nue, sillonnée de tranchées, défoncée d'obus, désolée,inculte, pour longtemps impropre à la culture. Sur la rive droite,c'est la zone du repli, de la fuite. L'ennemi en retraite a incendié,abattu, démoli, détruit tout le long des routes qu'il suivait, mais dans les intervalles de ces routes, le temps lui manquant, le pays n'a pas subi sa vengeance de vaincu. Les habitants peuvent revenir,ils reviennent, ils se réinstallent comme ils peuvent, et l'on voit déjà des essais de culture.
p. 10-11-12 Chauny : ici, comme à Péronne, toute description est inutile. Il semble que les ennemis vaincus aient voulu concentrer toute leur fureur sur la petite ville : elle n'existe plus. Et pourtant point de bombardement, point d'obus sur elle ; la destruction a été volontaire,froidement résolue, c'est la vengeance stupide sur les maisons. Tous les moyens ont été employés pour l'anéantissement, le fer et le feu,le pétrole et l'explosif. Et la besogne ne fut pas petite : Chauny était une ville de 10.000 habitants. L'église, l'hôpital n'ont pas trouvé grâce ; rien n'est demeuré, sinon un rideau de maisons, sur le front à l'ouest, où ces barbares avaient parqué la population, qui leur servaient aussi d'abri, pendant qu'ils accomplissaient leur œuvre diabolique. Comme aux autres villes martyres, nos troupes ont déblayé les chaussées des routes et nous passons entre deux haies de décombres amoncelés. Ici, bien entendu, d'habitants point ; la ville est morte.
En ce point extrême de notre randonnée nous prenons, vers Noyon. la route du retour. Celle-ci suit la vallée de l'Oise, fermée au nord-ouest par la ligne de collines qui sépare le bassin de cette rivière de celui de la Somme, et se termine en promontoire au-dessus de Noyon. Les villages n'ont pas subi de dévastation ; les champs commencent à être cultivés. Mais le soir tombe quand nous entrons à Noyon ; nous n'en, voyons que les premières maisons, elles semblent n'avoir pas été touchées ; l'ennemi se serait contenté de piller avant de partir. L'heure tardive ne nous permet pas de nous arrêter. Nous roulons vers Roye. Il fait nuit quand nous y arrivons. Nous faisons le tour de la grande place ; des barreaux en interdisent l'accès, on craint que son sol ne recèle des mines non explosées. Ce n'est qu'à la lumière de nos phares que nous entrevoyons quelques ruines. Des maisons sont éclairées ; des habitants sont aux portes. La ville renaît, semble-t-il. Nous ne l'avons pas vue et ne savons d'elle que ce que la presse a publié. p. 14
Chercheur de l'Inventaire général du Patrimoine culturel, région Hauts-de-France jusqu'en 2022. Responsable de service région Picardie puis Hauts-de-France jusqu'en 2022.