Position du site
Le bourg de Saint-Riquier est établi en bordure du Scardon, affluent de la Somme, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest d’Abbeville. L’agglomération occupe le rebord et le versant d’un plateau dont les pentes descendent vers les marais du Scardon, au sud. Les hauteurs sont aujourd’hui presque dépourvues de boisements.
Premières occupations humaines et origine du bourg
Le vicus ou la villa de Centula (la ville aux cent tours), selon Hariulf, se trouve au centre d’un important carrefour d’itinéraires anciens disposés en étoile et venant notamment d’Abbeville, de Gapennes, de Longpré et d’Ailly-le-Haut-Clocher. Les prospections aériennes et les sondages archéologiques ont permis de repérer de nombreux enclos irréguliers qui témoignent d’occupations celtiques importantes : une dizaine en amont du Scardon jusqu’à Oneux et plus d’une vingtaine en aval, vers Caours. À l’époque romaine, le territoire est déjà occupé.
Une voie traverse l’emprise du bourg actuel suivant un axe sud-ouest–nord-est ; son tracé à la sortie d’Oneux demeure toutefois hypothétique. Des vestiges de remparts et un camp léger ont également été repérés sur le modeste oppidum qui domine Drugy, tandis que plusieurs villas de dimensions importantes existaient au nord de Yaucourt, au fond de Bessac. De nombreux toponymes celtiques, gallo-romains ou du haut Moyen Âge entourent enfin Centula, notamment ceux qui se terminent en -y, -court ou -villers.
L’activité humaine autour de Centula paraît avoir été constante pendant plus de deux millénaires. L’histoire de la localité jusque vers 1020-1050 repose toutefois presque exclusivement sur la Chronique d’Hariulf (BnF ; lat. 11733), rédigée vers 1090-1100. Selon ce moine de l’abbaye de Saint-Riquier, deux religieux irlandais disciples de saint Colomban, Friocor et Caldor — dont les noms varient suivant les manuscrits — auraient converti, vers 610-620, un noble de Centula nommé Riquier. Après de longues campagnes d’évangélisation menées le long des voies anciennes, celui-ci se serait retiré en ermite dans une cella de la forêt de Crécy vers 630-635. Le lieu, Forestae cella, serait à l’origine de Forest-Montiers, où Riquier meurt vers 645. Son disciple Ocioldus aurait ensuite reçu des rois mérovingiens de Neustrie l’autorisation de fonder une paroisse à Centula. Angilbert, son sixième successeur et neveu de Charlemagne, aurait ramené le corps de Riquier à Centula en 797 ; la localité aurait alors pris le nom de Saint-Riquier. La communauté religieuse adopte la règle de saint Benoît tandis qu’est élevée une grande abbatiale (IA80000856).
Un autre récit, concordant pour l'essentiel avec celui d'Hariulf mais divergent sur certains noms et détails, précise que Riquier se retira dans la forêt de Crécy avec un seul compagnon, nommé Sigobardus, après avoir obtenu de la reine Nanthilde, régente du royaume à la mort de Dagobert Ier, la jouissance d'un coin de forêt. L'ermitage aurait ensuite été transformé en monastère par le palatin Maurontus, avant qu'un diplôme de Charlemagne du 28 avril 797 n'en fasse don à l'abbaye de Saint-Riquier : ce fut l'abbaye de Forest-Montiers (Bacquet, 1992, p. 478.).
La reconstruction entreprise vers 790 par l’abbé Angilbert, conseiller de Charlemagne, aurait par ailleurs reçu le soutien direct de l’empereur qui y aurait envoyé charpentiers, tailleurs de pierre, verriers et marbriers, tandis que des colonnes et des corniches de marbre et de jaspe auraient été acheminées depuis Rome. En l’honneur de la Trinité, Angilbert aurait alors fait construire trois églises principales : Saint-Sauveur, sur le tombeau de Riquier, au nord, à l’emplacement de l’ancienne église Sainte-Marie ; une église dédiée à la Vierge et aux Apôtres, au sud ; enfin Saint-Benoît, la plus petite, à l’est. Le cloître des moines s’inscrit ainsi dans un plan triangulaire. À cette époque l’établissement religieux, connu par deux gravures, pouvait être occupé par trois cents moines (Bacquet, 1992, p. 479-480).
Une dualité des pouvoirs laïcs et religieux
Avant 820, en l'absence d'un comte établi à Abbeville, l'abbé Nithard, fils d'Angilbert et de Berthe, fille de Charlemagne, apparaît comme le premier abbé de Saint-Riquier à recevoir les pouvoirs comtaux. Après lui, tous les autres abbés, le plus souvent laïcs, portent également ce statut, au moins jusqu'au milieu du XIᵉ siècle avec l'abbé Helgaud. Il faut toutefois attendre 1166 ou 1184 pour que l'avoué Gautier prenne le titre de seigneur de la Ferté. Jusqu'à sa mort en 1214, il tient alors le pouvoir banal sur l'oppidum de Saint-Riquier, ainsi que sur les châteaux de Drugy, du Crotoy et sur une douzaine de villages situés autour de Saint-Riquier. L'ensemble forme une seigneurie assez ramassée.
Ce double statut associe le destin de l’abbaye à celui du comté, attaqué par les Normands au IXᵉ siècle, puis convoité par les comtes de Flandre entre 952 et 981 et par le comte de Saint-Pol. En 1131, ce dernier incendie une grande partie de l’abbaye et du village. Pour remédier à cette instabilité et à ces menaces permanentes, une première ceinture de fortifications (IA80001218) est élevée autour du bourg et de l'abbaye, jusqu'ici protégée par une simple palissade en bois. Par ailleurs à partir de 981, Hugues Capet, qui n'est pas encore roi de France mais qui a la main sur le comté de Ponthieu, confie la charge d'abbé de Saint-Riquier à Ingelard (981-1020). À partir de son abbatiat, les clercs de l'abbaye vont être remplacés par des moines bénédictins et l'abbaye va sortir du domaine politique.
Le cadre administratif et ecclésiastique de la paroisse d'Ancien Régime précise cette dualité des pouvoirs. Sur le plan civil, Saint-Riquier relève de l'élection de Doullens, du grenier à sel d'Abbeville et du bailliage d'Amiens ; elle est en outre chef-lieu de prévôté depuis le traité de Chinon en 1225. Sur le plan religieux, elle est le siège d'un doyenné du même nom et compte trois cures : Notre-Dame (IA80011120), Saint-Nicolas et Saint-Benoît, dont deux, Saint-Nicolas et Saint-Benoît, avaient cessé d'exister dès 1689. L'abbé de Saint-Riquier, présentateur des trois cures, percevait en outre les deux tiers de la dîme paroissiale, le dernier tiers revenant au chapelain de Saint-Benoît ; la dîme se percevait à raison de sept gerbes par cent.
La charte de commune
En 1126, la commune de Centule est reconnue par un pacte de paix conclu après un conflit entre les bourgeois et le pouvoir abbatial. L’abbé Anscher accorde la charte aux habitants constitués en commune, en présence et sous l’arbitrage du roi Louis VI. Le privilège est confirmé en 1189 par Philippe Auguste, puis ratifié en 1365 par Charles V. L’autorité de l’abbé sur la ville est notamment maintenue pour les poids et mesures, les droits d’étalage et le tonlieu. Centule adopte alors le nom de Saint-Riquier.
La formulation de l’acte de 1126 demande à être nuancée. La charte n’apparaît pas comme une concession unilatérale de Louis VI, mais comme un pacte de paix conclu après un conflit entre les bourgeois et le pouvoir abbatial : l’abbé Anscher l’accorde aux habitants constitués en commune, en présence et sous l’arbitrage du roi. Guillaume, comte de Ponthieu, doit demeurer hors de la commune ; aucun prince possédant un château ne peut y entrer ni exercer la mairie sans le consentement conjoint du roi et de l’abbé. La commune procède donc d’un compromis entre bourgeoisie, abbaye et monarchie, et non d’une émancipation complète à l’égard du seigneur ecclésiastique.
Les conflits qui suivent éclairent la portée concrète de ce compromis. Peu après 1126, les nouveaux échevins de Saint-Riquier tentent de soumettre les dépendants de l’abbaye aux taxes et corvées communales, d’attirer dans leur association les paysans des environs, de tenir leurs assemblées dans l’église et de disposer des cloches sans autorisation. L’intervention du roi rappelle alors les limites du pacte. Le beffroi (IA80001219) matérialise cette autonomie surveillée : la tradition locale place un premier édifice près de l’échevinage, rue Saint-Jean, avant son transfert en 1283 à plus de 200 m de l’abbaye. Cette translation donne une expression monumentale à la séparation progressive des deux pôles de pouvoir : religieux autour du monastère et civique autour du beffroi et de la place du Marché.
Les guerres et les invasions
En 845, puis en 859, la ville et le monastère sont assiégés une première fois par les Normands. De même, en 864, face aux nouvelles menaces normandes. Mais en 881, les Normands, conduits selon le récit par Garamond et guidés par Isembard, s’emparent de Centule : les religieux sauvent leurs objets les plus précieux avant l’incendie de la basilique. L’empereur Charles le Gros, roi de France de 884 à 887, contribue ensuite à la restauration des églises tandis que les corps de saint Riquier et de saint Valery sont transférés à Montreuil, puis à Saint-Bertin de Saint-Omer en 952. La relique n’aurait été restituée que le 3 juin 981, après l’intervention armée d’Hugues Capet. La réparation des murs de la ville est quant à elle beaucoup plus tardive et aurait été réalisée sous l’abbé Anscher (1097-1136), à qui est également attribuée la construction de nouvelles tours et l’élévation d’une église dédiée à saint Nicolas (Bacquet, 1992, p. 480-482).
En 1131, la ville est une nouvelle fois incendiée par Hugues Campdavesne, comte de Saint-Pol, allié à plusieurs seigneurs contre le seigneur de Beaurain (ou Beaurains) réfugié à Saint-Riquier. L’abbaye y aurait perdu ses archives, sa bibliothèque et une grande partie de son mobilier.
Au XVᵉ siècle, Saint-Riquier se trouve au cœur de la lutte entre Armagnacs et Bourguignons. En 1475, lors du siège mené par les troupes de Louis XI, le beffroi (IA80001219) et une grande partie de la ville ainsi que le château de Drugy (IA80001216) sont incendiés et détruits en représailles aux sympathies bourguignonnes manifestées par une partie de la population.
Enfin, au XXᵉ siècle, la commune, située à l’arrière du front, accueille dès 1915 un camp d’entraînement et un hôpital militaire britannique installés dans les bâtiments de l’abbaye ; donné pour 490 lits, celui-ci compte parmi les principaux établissements sanitaires militaires de la Somme durant le premier conflit mondial. Un cimetière du Commonwealth réunit aujourd’hui 104 sépultures des deux conflits mondiaux. Pendant la bataille d’Abbeville, du 27 mai au 4 juin 1940, l’abbaye sert d’hôpital de campagne à l’armée allemande ; les dossiers communaux de dommages de guerre attestent par ailleurs la destruction d’une partie des habitations (AD Somme ; 196 E_DEP).
Évolution de la population
Le dénombrement attribué à l’abbé Héric en 831 fait état de 2500 demeures de séculiers et de manoirs, chiffre à partir duquel a été proposée une estimation de 15 000 habitants.
Après cette évaluation médiévale exceptionnellement élevée, et sans doute excessive, Saint-Riquier connaît un recul démographique lié aux crises successives, puis une longue phase de stabilisation. Pour l’Ancien Régime, les sources soulignent une chute vertigineuse de cette population qui n’est plus que de 246 feux, soit environ 769 habitants en 1724, puis 719 habitants en 1772 (Baquet, 1992, p. 477). Enfin, plus récemment, les statistiques de l’Insee indiquent 1176 habitants en 1968 pour évoluer progressivement au chiffre de 1279 en 2023.
La ligne de chemin de fer et l'établissement d'une gare à Saint-Riquier (1879)
Évoqué dès 1860, le projet d’établir une gare sur la ligne de Frévent à Abbeville prend une tournure favorable à partir de 1867. Le conseil municipal de Saint-Riquier y voit "le signal d’une recrudescence de civilisation comme intelligence et comme rapports sociaux des hommes entre eux et d’une recrudescence du bien-être comme échange de produits de toute nature dans un rayon où la locomotive n’a qu’à paraître pour y mettre en valeur les richesses avoisinantes". Cet enthousiasme n’est pas partagé par toute la population, certains agriculteurs craignant que les locomotives ne mettent le feu aux récoltes. Retardé par les négociations et les expropriations, le projet n'est validé par l’autorité préfectorale que le 25 juin 1870. La ligne est mise en service le 1ᵉʳ juillet 1879. La gare a été démontée en 2014 et la plateforme ferroviaire transformée en voie verte (ill.) ; la maison de garde-barrière (IA80011065) demeure le principal témoin bâti de cet ensemble.
Cette ligne, officiellement désignée "ligne de Fives à Abbeville" (ligne n° 289 000 du réseau ferré national), voit sa section reliant Béthune à Abbeville, desservant Saint-Riquier, concédée à la Compagnie des Chemins de fer du Nord par une convention signée le 22 mai 1869, approuvée le jour même par décret impérial ; la section Abbeville-Frévent est mise en service en juin 1879, ce qui nuance légèrement la date du 1er juillet 1879 retenue plus haut dans le dossier. La gare de Saint-Riquier proprement dite est établie au point kilométrique 122,410 à 30 m d'altitude, entre les gares aujourd'hui fermées d'Oneux-Neuville et de Neufmoulin. Elle ferme aux voyageurs le 18 décembre 1956, puis au fret en 1989 ; la ligne est déclassée sur ce tronçon en 1994. La plateforme ferroviaire entre Abbeville et Auxi-le-Château est reconvertie par étapes, entre 2002 et 2015, en voie verte sous le nom de "La Traverse du Ponthieu". Un embranchement d'Abbeville vers Eu, ouvert en 1882, prolongera par la suite le réseau jusqu'en Seine-Maritime, facilitant l'accès aux bains de mer pour la population du Ponthieu.
Les activités commerciales et industrielles
L'économie de Saint-Riquier s'organise d'abord dans l'orbite du monastère. Parmi les revenus et dépendances de l'abbaye figurent la présence de chevaux, de moulins à eau et d'ateliers travaillant le cuir ou la laine, activités auxquelles s'ajoutent les métiers nécessaires au fonctionnement d'une communauté religieuse de premier rang, et qui explique la présence ancienne d'artisans et de services dans le bourg. Le Scardon, qui traverse la commune d'est en ouest, fournit l'énergie hydraulique de plusieurs moulins ; au Moyen Âge comme sous l'Ancien Régime, ces établissements dépendent de l'abbaye, tandis que les routes convergeant vers le bourg assurent l'approvisionnement et l'écoulement des productions.
Le rayonnement de l'abbaye bénédictine fait par ailleurs de Saint-Riquier un lieu attractif, où marchands de passage et pèlerins trouvent refuge dans les auberges et hôtels de voyageurs qui se multiplient autour des places encadrant le centre religieux et le carrefour des principaux axes, marqués par le beffroi (IA80001219) et l'ancienne place du Marché (IA80011089). Les droits d'étalage, de tonlieu, de poids et mesures, conservés par l'abbé malgré l'existence de la commune, rappellent que la tenue du marché est à la fois une activité économique et un enjeu de pouvoir.
La mise en service de la ligne ferroviaire en 1879 évoquée ci-dessus introduit, aux abords de la gare, un second pôle d'activité, de logique fonctionnelle étrangère au parcellaire serré du bourg ancien. Des cafés et des hôtels s'y établissent, à l'instar du Café de la Gare (IA80011135) ; une râperie de betteraves, construite la même année et rattachée à la sucrerie d'Abbeville, y fonctionne jusqu'en 1953, avant le démantèlement de ses installations. En 1900, une usine de traitement des phosphates s'implante à son tour à proximité de la gare, reliée par voie ferrée aux gisements de Marcheville (IA80011240) et exploitée par la Compagnie des glaces et produits chimiques de Saint-Gobain ; son activité reste toutefois de courte durée : le génie militaire français supprime l'embranchement en juin 1916 et, malgré une reprise après la guerre, le séchoir brûle en 1923, avant que les bâtiments désaffectés ne soient vendus avant 1930. Cet épisode industriel demeure ainsi bref à l'échelle de l'histoire de la commune ; les bâtiments ayant pour l'essentiel disparu, seuls subsistent comme repères l'ancienne gare, le tracé ferroviaire, transformé en voie verte, et quelques édifices liés à l'accueil des voyageurs, dont le Café de la Gare.
L'activité de la râperie a également laissé une trace dans le milieu naturel : en 1899, l'instituteur de Neufmoulin, commune située en aval, attribue la disparition des poissons du Scardon aux "eaux malsaines et chargées de certains acides" rejetées par l'établissement de Saint-Riquier : témoignage précoce des effets environnementaux de l'industrialisation de la vallée.
Chercheur de l'Inventaire du patrimoine - Région Hauts-de-France